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  • 23/02/2026

Editorial : Quand l’argent devient mission, et la mission devient marché

Par Jean‑Marc Gogbeu

 

La finance d’impact n’est plus un simple concept académique. Elle est devenue une force structurante des flux de capitaux mondiaux. Et elle n’a rien d’une mode passagère : elle est en train de redessiner les règles de l’accès au financement, les normes d’investissement, et même les comportements des entreprises.

 

Mais avant d’aller plus loin, il faut comprendre une chose fondamentale :

L’impact n’est plus un bonus.
Il est un critère, une métrique, une condition de financement.

Et quand une condition devient une règle du jeu, il faut se demander : dans quel sens tourne cette règle ? Et au profit de qui ?

 

Chiffres clés : la finance d’impact en pleine accélération

 

Les données parlent d’elles‑mêmes :

  • Selon la Global Impact Investing Network (GIIN), le marché mondial de la finance d’impact représentait plus de 1 200 milliards USD d’actifs sous gestion fin 2023 — un bond de plus de 43% en seulement deux ans.
  • Le Global Impact Investing Market (GIIM) projette que ces flux pourraient dépasser 10 000 milliards USD d’ici 2030, si les grandes institutions institutionnelles s’engagent à grande échelle.
  • En Afrique subsaharienne, les flux d’investissement d’impact ont représenté environ 12% du total mondial en 2022, avec une croissance organique soutenue, notamment dans les secteurs agricoles, sanitaires et énergétiques.

 

Ces chiffres n’expriment pas une tendance marginale. Ils expriment une vraie transformation systémique.

 

Ce que “finance d’impact” veut vraiment dire

 

Traditionnellement, l’investissement est pensé en termes boursiers : rendement financier attendu, risque, et horizon.
La finance d’impact ajoute un troisième critère : résultat social ou environnemental mesurable.

Autrement dit :

On n’investit plus seulement pour gagner de l’argent.
On investit aussi pour atteindre un objectif social précis — et l’accès au capital dépend souvent de l’atteinte de ces objectifs.

 

Concrètement, cela veut dire que :

  • Un projet agricole pourrait être évalué non seulement pour sa capacité à générer des revenus, mais aussi pour ses bénéfices climatiques, sa création d’emplois ruraux ou son inclusion sociale.
  • Une PME peut se voir refuser un financement malgré de bons fondamentaux financiers si elle ne “score” pas suffisamment sur des indicateurs dits d’impact.
  • Les agences de notation ESG, qui étaient autrefois un filtre accessoire, deviennent des portes d’entrée obligatoires vers les capitaux mondiaux.

 

L’impact en Afrique : opportunité ou filtre ?

 

Voici l’enjeu essentiel pour nous, en Afrique :

-      La finance d’impact peut être un levier massif de financements pour des secteurs stratégiques : agriculture, énergie renouvelable, infrastructures sociales, santé, logement.

-      Mais elle peut aussi devenir un filtre discriminant si les critères ne sont pas contextualisés.

 

Prenons un exemple concret :

  • Une coopérative de petits producteurs de cacao en Côte d’Ivoire peut générer des résultats sociaux profonds :
    - amélioration des revenus des ménages,
    - réduction de la pauvreté rurale,
    - adoption de techniques agricoles durables.

 

Pourtant, si cette coopérative est évaluée avec des critères calibrés sur des standards européens ou nord‑américains — qui exigent reporting sophistiqué, digitalisation complète, traçabilité fine, ou performance climatique mesurable au niveau microniveau — l’accès au capital peut lui être refusé pour des raisons plutôt “techniques” que substantielles.

 

Qui écrit la règle du jeu ?

 

Voici le cœur de la question stratégique :

-      Qui définit les critères d’impact ?

-      Qui mesure l’impact ?

-      Qui agrége, qui publie, qui qualifie ?

 

Dans la grande majorité des cas :

  • Ce sont des agences spécialisées en Europe ou en Amérique du Nord.
  • Ce sont des cabinets internationaux qui élaborent les métriques.
  • Ce sont des indices qui sont pensés pour des économies structurées.

 

Le résultat ?

 

De fait, l’accès aux capitaux devient conditionné non seulement à ce que fait un projet, mais à ce que disent les standards qu’il doit atteindre.

 

Ce n’est pas de la théorie. C’est une dynamique qui influe déjà sur :

  • les conditions de prêts des bailleurs internationaux
  • les critères de souscription des fonds d’investissement
  • la structuration des obligations d’impact
  • la notation ESG des entreprises africaines

 

Ce que cela signifie pour l’Afrique

 

Nous devons cesser de percevoir la finance d’impact comme :

-      une faveur philanthropique

-      un bonus accessoire

-      un label honorifique

et commencer à la comprendre comme :

-      un instrument de financement

-      un système de règles

-      une architecture d’évaluation

-      un enjeu de souveraineté des normes

 

Ce qui se joue aujourd’hui, ce n’est pas seulement une question de capital.
C’est une question de pouvoir de définir ce qui compte.

 

Deux défis concrets à relever

 

1) Créer nos propres critères d’impact contextualisés

L’Afrique ne peut pas se contenter d’appliquer des standards calibrés ailleurs.
Il faut :

  • des indices d’impact adaptés à nos économies
  • des méthodologies de reporting contextualisées
  • des plateformes de certification africaines

 

Pourquoi ? Parce que la finance d’impact est désormais un filtre, pas un volant d’appoint.

 

2) Construire des infrastructures de mesure locales

On ne peut pas mesurer ce qu’on ne sait pas mesurer.
L’Afrique doit :

  • renforcer ses systèmes de données publiques
  • développer des observatoires d’impact sectoriels
  • investir dans des technologies d’évaluation (IA, data, blockchain, etc.)

 

Ce n’est pas un luxe. C’est une condition pour rester compétitif.

 

En conclusion, la finance d’impact n’est plus une niche ou un slogan marketing.
Elle est en train de structurer l’accès aux capitaux mondiaux, de redéfinir les métriques financières, et d’imposer des critères numériques dans les décisions d’investissement.

 

Pour l’Afrique, l’enjeu est clair :

-      Participer à l’écriture de ces normes, plutôt que de les subir.

Ce n’est pas une option.
C’est une nécessité stratégique pour notre insertion dans la finance du XXIᵉ siècle.