News
  • Par Gogbeu Jean-marc
  • 02/11/2026

Inclusion financière dans l’UEMOA : Le mobile money progresse, mais l’accès au crédit reste le véritable défi

L’inclusion financière poursuit sa progression dans l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). En 2025, son taux a atteint 76,1%, porté principalement par l’essor de la monnaie électronique. Mais derrière cette avancée, une question demeure : la multiplication des comptes et des portefeuilles numériques permet-elle réellement aux populations et aux petites entreprises d’accéder aux financements dont elles ont besoin ?

 

Les chiffres sont encourageants. Dans l’UEMOA, le taux global d’utilisation des services financiers est passé de 73,6% en 2024 à 76,1% en 2025, soit une progression de 2,5 points de pourcentage. La Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), dans son rapport annuel sur la situation de l’inclusion financière publié en octobre 2026, y voit le résultat des efforts engagés pour élargir l’accès aux services financiers dans les huit pays de l’Union.

 

Cette progression repose toutefois sur un moteur bien identifié : la monnaie électronique. Son taux d’utilisation a atteint 60,3% en 2025, alors que les services bancaires et ceux de la microfinance affichent chacun 23,7%. L’écart est révélateur de la transformation du paysage financier ouest-africain. Pour une part croissante de la population, le premier contact avec les services financiers ne passe plus nécessairement par une agence bancaire, mais par un téléphone portable.

 

Ce basculement n’a rien d’anecdotique. Les services de monnaie électronique facilitent les transferts d’argent, les paiements et certaines opérations courantes, y compris pour des personnes éloignées des réseaux bancaires traditionnels. Ils contribuent ainsi à réduire les obstacles géographiques et pratiques qui limitaient jusque-là l’utilisation des services financiers.

 

Mais il faut distinguer deux réalités : disposer d’un compte ou d’un portefeuille électronique et accéder à un financement. Un commerçant qui reçoit ses paiements sur son téléphone, une agricultrice qui transfère de l’argent à sa famille ou un salarié qui règle ses factures par mobile money utilisent des services financiers. Cela ne signifie pas automatiquement qu’ils peuvent obtenir un crédit pour développer leur activité, acheter des équipements ou faire face à une difficulté de trésorerie.

 

C’est précisément à ce niveau que la lecture des statistiques de la BCEAO mérite d’être approfondie. Le taux global d’utilisation des services financiers prend en compte les détenteurs de comptes bancaires, de comptes auprès des institutions de microfinance et de comptes de monnaie électronique. Il mesure donc une utilisation élargie des services financiers, et non la proportion de la population ayant effectivement obtenu un prêt.

 

Des comptes plus accessibles, mais le financement reste une autre bataille

 

La progression de la bancarisation confirme néanmoins que les différents segments du secteur évoluent. Le taux de bancarisation strict, qui mesure la détention de comptes auprès des banques, des services postaux, des caisses nationales d’épargne et du Trésor, est passé de 25,2% en 2024 à 26,9% en 2025. En intégrant les institutions de microfinance, le taux de bancarisation élargi a atteint 50,6%, contre 47,4% un an auparavant.

 

La BCEAO relève notamment le développement de partenariats entre banques, institutions de microfinance et établissements de monnaie électronique. Ces collaborations facilitent les passerelles entre les différents comptes et permettent, dans certains cas, d’accéder à des services de crédit par les canaux digitaux. Les mécanismes de transfert entre portefeuille électronique et compte bancaire, dits « wallet-to-bank » et « bank-to-wallet », illustrent cette évolution.

 

L'enjeu consiste désormais à faire de ces infrastructures davantage que de simples outils de circulation de l’argent. Pour les petites entreprises, les commerçants et les exploitants agricoles, leur intérêt économique devient beaucoup plus important lorsqu'elles permettent de construire un historique de transactions, de faciliter l'identification des clients et, éventuellement, de mieux apprécier leur capacité de remboursement.

 

Cela suppose toutefois que les établissements financiers transforment ces informations en offres de financement adaptées. Un portefeuille électronique actif ne constitue pas, à lui seul, une garantie suffisante pour accorder un crédit. Les revenus irréguliers, l'absence de garanties, la faible formalisation de nombreuses activités et les risques propres à certains secteurs continuent de peser sur les décisions des prêteurs.

 

Le rapport de la BCEAO reconnaît d'ailleurs que les obstacles limitant l'accès effectif des populations aux différentes solutions de financement restent parmi les principaux défis à relever. L'institution souligne également le manque de données suffisamment ventilées selon le genre, le milieu de résidence et le profil socioprofessionnel. Sans ces informations, il demeure difficile de mesurer précisément quelles catégories de population bénéficient réellement des avancées enregistrées.

 

Le coût du crédit ne suffit pas à mesurer son accessibilité

 

Sur le terrain des conditions tarifaires, les indicateurs évoluent favorablement. Le taux d'intérêt nominal des crédits bancaires dans l'Union est passé de 6,76% en 2024 à 6,69% en 2025. Dans le même temps, le taux nominal de rémunération des dépôts a progressé de 5,26% à 5,41%.

 

Ces évolutions constituent des signaux positifs, mais elles ne racontent pas toute l'histoire. Le taux moyen des crédits ne renseigne pas sur la proportion des demandes effectivement acceptées, les garanties exigées, les délais d'instruction ou les frais annexes supportés par les emprunteurs. Il ne permet pas non plus de connaître les conditions appliquées par les institutions de microfinance, les statistiques utilisées par la BCEAO pour cet indicateur portant sur les banques, faute de données homogènes sur les taux pratiqués par les IMF.

 

Autrement dit, un crédit peut afficher un taux nominal relativement favorable sans être accessible à un entrepreneur qui ne dispose pas des garanties demandées. Pour les petites structures, la question n'est donc pas seulement celle du prix de l'argent, mais aussi celle de la possibilité d'y accéder.

 

Cette difficulté prend une dimension particulière dans les secteurs agricoles, où les revenus dépendent des saisons, des conditions climatiques et des fluctuations des marchés. Le rapport relève notamment, dans les éléments consacrés au financement des activités agricoles au Sénégal, une marginalisation persistante du financement des femmes, qui représente environ 10% dans les activités étudiées. Il évoque également la nécessité de développer des mécanismes adaptés aux risques auxquels sont exposés les acteurs de ces filières.

 

Le prochain défi : transformer l'inclusion numérique en inclusion économique

 

L'UEMOA dispose pourtant de plusieurs leviers pour franchir cette nouvelle étape. Le développement des partenariats entre acteurs financiers, l'interopérabilité des paiements et la diffusion de solutions digitales peuvent contribuer à rapprocher les populations des services de financement.

 

La BCEAO a notamment lancé, le 30 septembre 2025, la Plateforme interopérable du système de paiement instantané (PI-SPI), destinée à connecter les banques, les institutions de microfinance, les émetteurs de monnaie électronique et les établissements de paiement. Le rapport fait état de 80 institutions connectées et de 12 millions d'utilisateurs intégrés depuis son lancement. Cette infrastructure peut faciliter les transactions entre prestataires et renforcer la circulation des paiements dans l'espace communautaire.

 

Mais l'interconnexion des comptes ne produira ses effets économiques les plus importants que si elle s'accompagne d'une offre de financement mieux adaptée aux réalités des populations. Les besoins d'un commerçant urbain ne sont pas ceux d'un producteur de cacao, d'une entrepreneure agricole ou d'une petite entreprise industrielle. Les produits financiers doivent tenir compte de ces différences, notamment en matière de durée, de garanties et de remboursement.

 

La nouvelle Stratégie régionale d'inclusion financière 2025-2030 et le programme d'éducation financière constituent, à cet égard, des instruments importants. Pour 2026, la BCEAO prévoit notamment de poursuivre le déploiement de son programme d'éducation financière, d'accompagner les entreprises de technologie financière et d'étudier les modes de financement des institutions de microfinance afin de renforcer leurs ressources.

 

Le défi dépasse donc la simple ouverture de comptes. L'UEMOA a réalisé des progrès dans la diffusion des services financiers, particulièrement grâce au numérique. Reste à faire en sorte que cette présence accrue dans les circuits financiers se traduise par davantage d'épargne mobilisée, de crédits accordés et d'activités économiques développées.

 

Car le véritable indicateur de réussite ne sera pas seulement le nombre de personnes capables d'envoyer ou de recevoir de l'argent avec leur téléphone. Ce sera aussi leur capacité à obtenir les ressources nécessaires pour investir, produire et développer leurs entreprises.