Après deux décennies d’attente, l’Ouganda prépare son entrée dans le club des producteurs de pétrole. Baptisé « Pearl Sweet » par Yoweri Museveni, le futur brut exporté depuis les champs du lac Albert doit alimenter une nouvelle chaîne de valeur reliant production, oléoduc, Tanzanie et marchés internationaux. À la clé : jusqu’à 230 000 barils par jour et plusieurs centaines de millions de dollars de recettes publiques dès la première année.
À Kikuube, dans l’ouest de l’Ouganda, le pétrole
vient de recevoir un nom. Mais surtout, il vient de se rapprocher
dangereusement de la réalité économique.
Le 2 septembre, le président Yoweri Museveni a
officiellement baptisé « Pearl Sweet » le brut qui sera produit dans les champs
de la région du lac Albert. « Pearl » renvoie à l’appellation de l’Ouganda
comme « Pearl of Africa », tandis que « Sweet » traduit une caractéristique
recherchée par les raffineurs : une faible teneur en soufre.
Derrière ce geste symbolique se joue en réalité
l’aboutissement d’un projet pétrolier engagé il y a près de vingt ans.
L’Ouganda avait découvert des réserves commerciales dans le bassin de
l’Albertine Rift, mais les infrastructures manquantes, les négociations avec
les compagnies internationales et les difficultés liées à l’évacuation du brut
ont repoussé à plusieurs reprises le démarrage de la production. Reuters situe
désormais l’entrée en production commerciale avant la fin de 2026.
Le premier baril est désormais à portée de main
Le calendrier est même devenu plus concret ces
dernières semaines.
Le champ Kingfisher, opéré par CNOOC, est annoncé
à environ 80% d’achèvement, tandis que son niveau de préparation au premier
pétrole atteint 98%. Les autorités ougandaises anticipent les premiers barils d’ici
fin septembre 2026. Son unité centrale de traitement est désormais
mécaniquement achevée et dispose d’une capacité de 40 000 barils par jour.
De son côté, Tilenga, le projet opéré par
TotalEnergies, constitue l’essentiel du futur appareil de production. Il est
conçu pour atteindre 190 000 barils par jour à son niveau de pointe. Kingfisher
doit ajouter environ 40 000 barils par jour, portant le potentiel combiné à
environ 230 000 barils par jour.
La structure capitalistique illustre également la
dimension géopolitique du projet. TotalEnergies détient 56,67% des intérêts
dans les projets amont, CNOOC 28,33% et la compagnie publique Uganda National
Oil Company (UNOC) les 15% restants.
À pleine capacité, l’Ouganda disposerait ainsi
d’une production significative à l’échelle africaine, avec 1,65 milliard de
barils de réserves récupérables selon Reuters.
Un pays enclavé qui a dû construire sa propre
route vers la mer
Le véritable défi n’était toutefois pas seulement
de sortir le pétrole du sous-sol. Il fallait aussi trouver comment le sortir du
pays.
L’Ouganda étant enclavé, son brut doit parcourir 1
443 kilomètres jusqu’à la côte tanzanienne. C’est la fonction de l’East African
Crude Oil Pipeline (EACOP), qui relie Kabaale, dans le district de Hoima, au
terminal maritime de Chongoleani, près de Tanga.
Le tracé comprend 296 kilomètres en Ouganda et 1
147 kilomètres en Tanzanie. L’infrastructure dispose d’une capacité de pointe
de 246 000 barils par jour.
Particularité technique : le pétrole ougandais
est cireux et doit rester à une température supérieure à 50 °C pour circuler
correctement. L’oléoduc a donc été conçu avec un système d’isolation et de
chauffage électrique.
Au 3 septembre, l’EACOP était annoncé à 92,7%
d’achèvement par la secrétaire permanente du ministère ougandais de l’Énergie.
Autrement dit, le dernier grand verrou logistique est lui aussi en train de
sauter.
Le projet représente environ 5 milliards de
dollars et doit faire de Tanga une porte de sortie stratégique pour le pétrole
ougandais vers les marchés internationaux.
Un nouveau flux de recettes pour Kampala
L’enjeu est évidemment financier.
Le budget ougandais 2026/2027 prévoit 1,44
trillion de shillings ougandais de recettes pétrolières affectées au
financement public, soit environ 400 millions de dollars sur la base du taux de
change utilisé dans les projections budgétaires.
Les projections gouvernementales sont toutefois
plus larges : elles évoquent environ 2,2 trillions de shillings, soit près de 594
millions de dollars, de recettes pétrolières au cours de l’exercice 2026/2027.
Sur ce montant, environ 1,4 trillion de shillings doivent contribuer
directement au financement du budget, le solde étant destiné au Petroleum Fund.
Cette nuance est importante. Le pétrole ne va
donc pas simplement remplir les caisses de l’État pour financer les dépenses
courantes. Kampala affirme vouloir transformer cette rente en actifs durables.
Museveni l’a résumé lors de la cérémonie de
baptême du brut : « The money will be used to do durable things », notamment
pour financer des centrales électriques, le chemin de fer et d’autres
infrastructures destinées aux générations futures.
C’est précisément sur ce point que se jouera une
grande partie du bilan économique du pétrole ougandais.
Le pétrole doit financer une transformation, pas
seulement des exportations
Kampala cherche en effet à éviter le scénario
classique d’une économie qui exporte son brut et importe ensuite l’essentiel de
ses produits pétroliers.
Le gouvernement maintient ainsi son projet de
raffinerie à Hoima. L’objectif est de traiter une partie du pétrole localement
et de réduire la facture liée aux importations de produits raffinés.
Museveni affirme que l’acheminement du brut vers
Tanga représente environ 12,77 dollars par baril de coûts de transport et
estime que le raffinage local permettrait de réduire cette charge. Il rappelle
également que l’Ouganda dépense actuellement environ 2 milliards de dollars par
an pour importer des produits pétroliers.
L’ambition est donc plus large que l’exportation
du « Pearl Sweet ». Elle consiste à utiliser le pétrole comme levier pour
développer l’électricité, le raffinage, les infrastructures et l’industrie.
Le gaz associé à Kingfisher doit lui aussi être
valorisé plutôt que brûlé. Selon les autorités, il pourra alimenter une
capacité de production électrique allant jusqu’à 80 MW, tandis qu’une autre
partie sera transformée en GPL destiné à la cuisson.
La Tanzanie, grande gagnante de l’effet de
corridor
Pour la Tanzanie, l’arrivée du pétrole ougandais
constitue également une opération stratégique.
Le pays ne possède pas les réserves ougandaises à
l’origine du projet, mais il contrôle la sortie physique vers l’océan Indien.
Le corridor Kabaale-Tanga crée ainsi une nouvelle infrastructure énergétique
reliant l’intérieur de l’Afrique de l’Est aux marchés mondiaux.
Cette position pourrait prendre encore plus
d’importance avec les projets envisagés autour de Tanga, notamment dans le
stockage, les infrastructures pétrolières et une éventuelle raffinerie.
L’objectif commence donc à dépasser le simple transit du brut : il s’agit de
faire émerger un véritable corridor énergétique ougando-tanzanien.
Pour Kampala, c’est le prix à payer pour
transformer une richesse géologique en marchandise exportable.
« Pearl Sweet » devra maintenant gagner sa place
sur le marché
Le baptême du brut marque enfin le début d'une
autre bataille : celle de la commercialisation.
L’UNOC indique qu’après la désignation officielle
du grade, les producteurs vont intensifier les démarches auprès des
raffineries, les activités d’intelligence de marché et les négociations
commerciales avec les acheteurs potentiels.
Le « Pearl Sweet » présente des caractéristiques
proches de certains bruts cireux et peu soufrés du Tchad, du Soudan du Sud et
du Soudan. Il devra donc se faire une place face à des qualités déjà connues
des raffineurs et des traders internationaux.
La question ne sera plus seulement de savoir
combien de barils l’Ouganda peut produire.
Il faudra déterminer à quel prix il pourra les
vendre, combien il lui restera après les coûts de transport et les différentes
obligations contractuelles, et quelle part de cette rente pourra réellement
être transformée en capital productif.
C’est là que commence le véritable test
économique.
Car produire 230 000 barils par jour peut
rapidement gonfler les statistiques. Transformer cette manne en électricité
fiable, routes, chemins de fer, industrie, emplois qualifiés et capital public
durable est une autre histoire.
Après vingt ans d’attente, l’Ouganda est donc sur
le point d’obtenir ce qu’il espérait : son premier pétrole.
Avec le « Pearl Sweet », le pays ne baptise pas
seulement son brut. Il baptise une nouvelle étape de son économie.
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