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  • 03/09/2026

Ouganda : Le « Pearl Sweet » ouvre enfin la route du pétrole, avec 230 000 barils par jour en ligne de mire

Après deux décennies d’attente, l’Ouganda prépare son entrée dans le club des producteurs de pétrole. Baptisé « Pearl Sweet » par Yoweri Museveni, le futur brut exporté depuis les champs du lac Albert doit alimenter une nouvelle chaîne de valeur reliant production, oléoduc, Tanzanie et marchés internationaux. À la clé : jusqu’à 230 000 barils par jour et plusieurs centaines de millions de dollars de recettes publiques dès la première année.

 

À Kikuube, dans l’ouest de l’Ouganda, le pétrole vient de recevoir un nom. Mais surtout, il vient de se rapprocher dangereusement de la réalité économique.

 

Le 2 septembre, le président Yoweri Museveni a officiellement baptisé « Pearl Sweet » le brut qui sera produit dans les champs de la région du lac Albert. « Pearl » renvoie à l’appellation de l’Ouganda comme « Pearl of Africa », tandis que « Sweet » traduit une caractéristique recherchée par les raffineurs : une faible teneur en soufre.

 

Derrière ce geste symbolique se joue en réalité l’aboutissement d’un projet pétrolier engagé il y a près de vingt ans. L’Ouganda avait découvert des réserves commerciales dans le bassin de l’Albertine Rift, mais les infrastructures manquantes, les négociations avec les compagnies internationales et les difficultés liées à l’évacuation du brut ont repoussé à plusieurs reprises le démarrage de la production. Reuters situe désormais l’entrée en production commerciale avant la fin de 2026.

 

Le premier baril est désormais à portée de main

 

Le calendrier est même devenu plus concret ces dernières semaines.

 

Le champ Kingfisher, opéré par CNOOC, est annoncé à environ 80% d’achèvement, tandis que son niveau de préparation au premier pétrole atteint 98%. Les autorités ougandaises anticipent les premiers barils d’ici fin septembre 2026. Son unité centrale de traitement est désormais mécaniquement achevée et dispose d’une capacité de 40 000 barils par jour.

 

De son côté, Tilenga, le projet opéré par TotalEnergies, constitue l’essentiel du futur appareil de production. Il est conçu pour atteindre 190 000 barils par jour à son niveau de pointe. Kingfisher doit ajouter environ 40 000 barils par jour, portant le potentiel combiné à environ 230 000 barils par jour.

 

La structure capitalistique illustre également la dimension géopolitique du projet. TotalEnergies détient 56,67% des intérêts dans les projets amont, CNOOC 28,33% et la compagnie publique Uganda National Oil Company (UNOC) les 15% restants.

 

À pleine capacité, l’Ouganda disposerait ainsi d’une production significative à l’échelle africaine, avec 1,65 milliard de barils de réserves récupérables selon Reuters.

 

Un pays enclavé qui a dû construire sa propre route vers la mer

 

Le véritable défi n’était toutefois pas seulement de sortir le pétrole du sous-sol. Il fallait aussi trouver comment le sortir du pays.

 

L’Ouganda étant enclavé, son brut doit parcourir 1 443 kilomètres jusqu’à la côte tanzanienne. C’est la fonction de l’East African Crude Oil Pipeline (EACOP), qui relie Kabaale, dans le district de Hoima, au terminal maritime de Chongoleani, près de Tanga.

 

Le tracé comprend 296 kilomètres en Ouganda et 1 147 kilomètres en Tanzanie. L’infrastructure dispose d’une capacité de pointe de 246 000 barils par jour.

 

Particularité technique : le pétrole ougandais est cireux et doit rester à une température supérieure à 50 °C pour circuler correctement. L’oléoduc a donc été conçu avec un système d’isolation et de chauffage électrique.

 

Au 3 septembre, l’EACOP était annoncé à 92,7% d’achèvement par la secrétaire permanente du ministère ougandais de l’Énergie. Autrement dit, le dernier grand verrou logistique est lui aussi en train de sauter.

 

Le projet représente environ 5 milliards de dollars et doit faire de Tanga une porte de sortie stratégique pour le pétrole ougandais vers les marchés internationaux.

 

Un nouveau flux de recettes pour Kampala

 

L’enjeu est évidemment financier.

 

Le budget ougandais 2026/2027 prévoit 1,44 trillion de shillings ougandais de recettes pétrolières affectées au financement public, soit environ 400 millions de dollars sur la base du taux de change utilisé dans les projections budgétaires.

 

Les projections gouvernementales sont toutefois plus larges : elles évoquent environ 2,2 trillions de shillings, soit près de 594 millions de dollars, de recettes pétrolières au cours de l’exercice 2026/2027. Sur ce montant, environ 1,4 trillion de shillings doivent contribuer directement au financement du budget, le solde étant destiné au Petroleum Fund.

 

Cette nuance est importante. Le pétrole ne va donc pas simplement remplir les caisses de l’État pour financer les dépenses courantes. Kampala affirme vouloir transformer cette rente en actifs durables.

 

Museveni l’a résumé lors de la cérémonie de baptême du brut : « The money will be used to do durable things », notamment pour financer des centrales électriques, le chemin de fer et d’autres infrastructures destinées aux générations futures.

 

C’est précisément sur ce point que se jouera une grande partie du bilan économique du pétrole ougandais.

 

Le pétrole doit financer une transformation, pas seulement des exportations

 

Kampala cherche en effet à éviter le scénario classique d’une économie qui exporte son brut et importe ensuite l’essentiel de ses produits pétroliers.

 

Le gouvernement maintient ainsi son projet de raffinerie à Hoima. L’objectif est de traiter une partie du pétrole localement et de réduire la facture liée aux importations de produits raffinés.

 

Museveni affirme que l’acheminement du brut vers Tanga représente environ 12,77 dollars par baril de coûts de transport et estime que le raffinage local permettrait de réduire cette charge. Il rappelle également que l’Ouganda dépense actuellement environ 2 milliards de dollars par an pour importer des produits pétroliers.

 

L’ambition est donc plus large que l’exportation du « Pearl Sweet ». Elle consiste à utiliser le pétrole comme levier pour développer l’électricité, le raffinage, les infrastructures et l’industrie.

 

Le gaz associé à Kingfisher doit lui aussi être valorisé plutôt que brûlé. Selon les autorités, il pourra alimenter une capacité de production électrique allant jusqu’à 80 MW, tandis qu’une autre partie sera transformée en GPL destiné à la cuisson.

 

La Tanzanie, grande gagnante de l’effet de corridor

 

Pour la Tanzanie, l’arrivée du pétrole ougandais constitue également une opération stratégique.

 

Le pays ne possède pas les réserves ougandaises à l’origine du projet, mais il contrôle la sortie physique vers l’océan Indien. Le corridor Kabaale-Tanga crée ainsi une nouvelle infrastructure énergétique reliant l’intérieur de l’Afrique de l’Est aux marchés mondiaux.

 

Cette position pourrait prendre encore plus d’importance avec les projets envisagés autour de Tanga, notamment dans le stockage, les infrastructures pétrolières et une éventuelle raffinerie. L’objectif commence donc à dépasser le simple transit du brut : il s’agit de faire émerger un véritable corridor énergétique ougando-tanzanien.

 

Pour Kampala, c’est le prix à payer pour transformer une richesse géologique en marchandise exportable.

 

« Pearl Sweet » devra maintenant gagner sa place sur le marché

 

Le baptême du brut marque enfin le début d'une autre bataille : celle de la commercialisation.

 

L’UNOC indique qu’après la désignation officielle du grade, les producteurs vont intensifier les démarches auprès des raffineries, les activités d’intelligence de marché et les négociations commerciales avec les acheteurs potentiels.

 

Le « Pearl Sweet » présente des caractéristiques proches de certains bruts cireux et peu soufrés du Tchad, du Soudan du Sud et du Soudan. Il devra donc se faire une place face à des qualités déjà connues des raffineurs et des traders internationaux.

 

La question ne sera plus seulement de savoir combien de barils l’Ouganda peut produire.

 

Il faudra déterminer à quel prix il pourra les vendre, combien il lui restera après les coûts de transport et les différentes obligations contractuelles, et quelle part de cette rente pourra réellement être transformée en capital productif.

 

C’est là que commence le véritable test économique.

 

Car produire 230 000 barils par jour peut rapidement gonfler les statistiques. Transformer cette manne en électricité fiable, routes, chemins de fer, industrie, emplois qualifiés et capital public durable est une autre histoire.

 

Après vingt ans d’attente, l’Ouganda est donc sur le point d’obtenir ce qu’il espérait : son premier pétrole.

 

Avec le « Pearl Sweet », le pays ne baptise pas seulement son brut. Il baptise une nouvelle étape de son économie.