Après douze ans au Nigéria et une décennie en Ouganda, Uber vient de fermer deux nouveaux marchés africains. Un retrait qui intervient après la Côte d’Ivoire et la Tanzanie et qui traduit moins un désamour pour l’Afrique qu’un changement de doctrine : le groupe veut désormais concentrer ses investissements sur les marchés où son modèle peut atteindre une taille critique.
Le 2 septembre 2026, une page s’est tournée dans
le transport urbain africain. Uber Technologies a mis fin à ses opérations au
Nigéria, douze ans après son arrivée à Lagos. Dans la foulée, le groupe
américain a également cessé ses activités en Ouganda, où il était présent
depuis 2016.
La décision a été annoncée aux utilisateurs sans
véritable explication détaillée. Uber évoque simplement un examen approfondi de
ses activités et une évolution de ses priorités commerciales et
d’investissement. Son centre d’aide nigérian restera toutefois accessible
jusqu’au 23 septembre afin de traiter les questions liées aux comptes et aux
opérations en cours.
Pour le Nigéria, le symbole est fort. Le pays
constitue le marché le plus peuplé d’Afrique et l’une des économies majeures du
continent. Uber y avait commencé son aventure à Lagos en 2014 avant de
s’étendre à d’autres villes.
Mais la taille d’un marché ne suffit pas
nécessairement à garantir la viabilité économique d’une plateforme de VTC.
Le paradoxe nigérian
Le Nigéria concentre précisément plusieurs des
difficultés auxquelles les plateformes de mobilité sont confrontées en Afrique.
La hausse des coûts du carburant, l’inflation et
la volatilité du naira ont renchéri les dépenses d’exploitation. Pour les
chauffeurs, la pression est directe : carburant, entretien du véhicule et
autres charges augmentent, alors que les passagers restent très sensibles au
prix des courses.
Pour la plateforme, l’équation devient délicate.
Augmenter fortement les tarifs risque de faire fuir les utilisateurs. Les
maintenir à un niveau abordable réduit, à l’inverse, la marge disponible pour
rémunérer correctement les chauffeurs et financer l’activité.
Le marché est en outre devenu beaucoup plus
concurrentiel. Bolt, inDrive et plusieurs opérateurs locaux se disputent
désormais les passagers et les chauffeurs. La concurrence est donc passée d’une
logique de conquête d’un marché émergent à une véritable bataille pour les
parts de marché.
L’environnement s’est encore durci après la
suppression de la subvention à l’essence en 2023, qui a contribué à faire
grimper les coûts du transport et le coût de la vie.
Le retrait d’Uber ne signifie toutefois pas que
le marché nigérian du VTC est sans potentiel. Il montre plutôt que potentiel de
marché et rentabilité de plateforme ne sont pas nécessairement synonymes.
Une sortie qui n'arrive pas seule
Le cas nigérian prend une autre dimension
lorsqu’on le replace dans la trajectoire africaine du groupe.
En septembre 2025, Uber avait quitté la Côte
d’Ivoire après environ six années d’activité. Quelques mois plus tard, en
janvier 2026, le groupe a également cessé ses opérations en Tanzanie, après
près de dix ans de présence.
La Tanzanie constitue un précédent
particulièrement révélateur. Uber y avait déjà suspendu ses activités en 2022
après l’instauration de nouvelles règles encadrant notamment les tarifs et les
commissions. L’entreprise estimait alors que le nouvel environnement
réglementaire compliquait son modèle économique. Elle avait ensuite repris ses
activités en 2023 avant de finalement quitter le pays en janvier 2026.
Le Maroc raconte une histoire différente. Uber y
avait suspendu ses activités en 2018 dans un contexte d’incertitude
réglementaire, avant de revenir plusieurs années plus tard avec un modèle
reposant sur des véhicules de transport agréés.
Ces précédents montrent que le retrait d’un
marché africain n’obéit pas à une seule cause. Réglementation, concurrence,
structure des coûts, modèle tarifaire et capacité à atteindre une taille
suffisante peuvent se combiner.
Uber ne quitte pas l’Afrique
C’est probablement le point le plus important à
retenir.
Après les départs du Nigéria et de l’Ouganda,
Uber ne disparaît pas du continent. Sa présence se concentre désormais sur quatre
marchés : l’Afrique du Sud, le Kenya, le Ghana et l’Égypte.
Cette sélection est révélatrice.
Le groupe ne semble plus chercher à multiplier
les implantations pour être présent dans le plus grand nombre possible de pays
africains. Il cherche plutôt à concentrer ses ressources là où il estime
pouvoir créer suffisamment de valeur pour les chauffeurs et développer ses
activités à une échelle significative.
Autrement dit, l’Afrique reste dans la stratégie
d’Uber, mais l’Afrique entière n’en fait plus partie.
Cette distinction est essentielle. Il serait donc
excessif de parler d’un abandon du continent ou d’un échec général du modèle
Uber en Afrique.
La réalité est plus subtile : le groupe semble
procéder à une sélection de plus en plus stricte de ses marchés.
Le contexte mondial change aussi la donne
Les retraits africains interviennent au même
moment qu’une importante restructuration mondiale du groupe.
Uber a annoncé la suppression d’environ 3 300
emplois, soit près de 10% de ses effectifs, dans le cadre d'une réorganisation
destinée à réduire les niveaux hiérarchiques et à accélérer la prise de
décision.
Cette restructuration intervient alors qu’Uber
veut consacrer davantage de ressources aux technologies de mobilité autonome.
Le groupe entend notamment renforcer ses investissements dans les véhicules
autonomes, un secteur qui pourrait profondément transformer l’économie du
transport à la demande.
Le calendrier des annonces est donc
particulièrement parlant : au moment où Uber réduit ses coûts et réalloue ses
capitaux à l’échelle mondiale, deux marchés africains sortent de son périmètre.
Il serait toutefois hasardeux d’établir une
causalité directe entre les suppressions de postes et les fermetures au Nigéria
et en Ouganda. Uber n’a pas présenté ces décisions comme une conséquence
mécanique de sa restructuration mondiale.
Mais leur concomitance traduit clairement une
même logique : moins de dispersion, davantage de concentration des ressources.
La bataille n'est plus seulement technologique
Lorsqu’Uber est arrivé en Afrique, son principal
avantage résidait dans la technologie. Une application permettait de mettre en
relation rapidement un passager et un chauffeur, de faciliter le paiement et de
formaliser une activité jusque-là largement informelle.
Mais le marché a mûri.
Les concurrents ont développé leurs propres
applications. Les chauffeurs disposent de plusieurs plateformes. Les
consommateurs comparent les tarifs. Et les autorités publiques cherchent
davantage à encadrer un secteur qui touche directement au transport urbain, aux
revenus des chauffeurs et à la sécurité des passagers.
La technologie n’est donc plus suffisante.
Le véritable avantage compétitif se joue
désormais sur une équation beaucoup plus terre-à-terre : combien coûte une
course, combien gagne le chauffeur, combien prélève la plateforme et quelle
marge reste-t-il pour financer la croissance ?
C’est cette équation qui explique probablement
mieux les difficultés rencontrées par Uber sur certains marchés que la seule
question du nombre d’habitants ou du potentiel de croissance.
Le grand test pour les acteurs africains
Le retrait d’Uber ouvre aussi une fenêtre pour
ses concurrents.
Au Nigéria comme en Ouganda, les plateformes
rivales peuvent récupérer une partie des chauffeurs et des utilisateurs
abandonnés par le groupe américain. Au-delà de Bolt et d’inDrive, les acteurs
locaux disposent d’une carte importante : leur capacité à adapter les prix, les
commissions et les services aux réalités du marché.
C’est d’ailleurs l’une des grandes leçons de la
décennie Uber en Afrique.
Le gagnant du transport numérique africain ne
sera pas nécessairement celui qui possède la technologie la plus sophistiquée,
mais celui qui saura le mieux adapter son modèle économique aux réalités
locales.
Car l’Afrique n’est pas un marché unique. Les
structures urbaines, les revenus, les réglementations, les habitudes de
paiement, les coûts du carburant et les comportements des chauffeurs varient
considérablement d’un pays à l’autre.
L’expérience d’Uber le démontre désormais de
manière assez spectaculaire.
En 2014, son arrivée à Lagos symbolisait
l’émergence d’une nouvelle mobilité africaine. Douze ans plus tard, son départ
raconte une autre histoire : celle d’un secteur devenu suffisamment mature pour
imposer ses propres règles économiques.
Uber ne renonce donc pas à l’Afrique. Il renonce
à l’idée qu’il faut être partout pour y gagner.
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