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  • 24/06/2026

Côte d’Ivoire : Dix ans de transformation, mais qui contrôle encore la valeur du chocolat mondial ?

La Côte d’Ivoire produit aujourd’hui environ 36% du cacao mondial. Avec le Ghana voisin, elle fournit plus de la moitié des fèves consommées sur la planète. Dix ans plus tôt, le constat était déjà similaire. Les récoltes ont fluctué, les prix ont explosé puis corrigé, les usines de broyage se sont multipliées, mais une question demeure étonnamment actuelle : comment le premier producteur mondial de cacao continue-t-il à peser davantage dans les fèves que dans le chocolat ?

 

Le paradoxe ivoirien est connu. D’un côté, le pays règne sur l’amont de la filière. De l’autre, les segments les plus rémunérateurs de la chaîne de valeur mondiale restent largement contrôlés hors d’Afrique.

 

Pendant longtemps, la Côte d’Ivoire a été décrite comme un simple exportateur de matières premières. Cette image est aujourd’hui partiellement dépassée. Le pays est devenu l’un des plus importants centres mondiaux de transformation primaire du cacao. Selon une étude récente de la FAO, les quinze entreprises opérant dans le pays disposent désormais d’une capacité de broyage proche d’un million de tonnes par an. Les autorités affichent même un objectif ambitieux : transformer localement 80% de la production nationale à l’horizon 2030.

 

Cette progression est loin d’être anodine. Elle traduit une volonté politique ancienne de remonter la chaîne de valeur et de réduire la dépendance aux exportations de fèves brutes. Mais elle révèle également les limites de la stratégie actuelle.

 

Car transformer du cacao ne signifie pas nécessairement fabriquer du chocolat.

 

Entre la fève exportée depuis San Pedro ou Abidjan et la tablette vendue dans les supermarchés européens, américains ou asiatiques, se déploie une chaîne de valeur complexe où se concentrent les marges les plus élevées : formulation des recettes, innovation produit, marketing, gestion des marques, distribution mondiale et commerce de détail.

 

C’est précisément à ce niveau que se situe le véritable centre de gravité économique du secteur.

 

Une étude de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) souligne que les producteurs de cacao captent une part très faible de la valeur créée tout au long de la chaîne mondiale. Les revenus les plus importants sont absorbés par les industriels, les fabricants de chocolat et les réseaux de distribution. Selon les données citées par l'organisation, les producteurs reçoivent moins de 6,6% de la valeur ajoutée totale générée.

 

La réalité est donc plus nuancée que le simple débat sur la transformation locale.

 

Depuis une décennie, la Côte d’Ivoire a incontestablement progressé dans le broyage industriel. Pourtant, elle ne possède toujours pas de grandes marques mondiales de chocolat capables de rivaliser avec les géants historiques du secteur. Le pays vend davantage de pâte, de beurre et de poudre de cacao qu’auparavant, mais la commercialisation mondiale des produits finis reste largement dominée par des acteurs étrangers.

 

Cette situation n’est pas seulement industrielle. Elle est aussi financière.

 

Créer une marque mondiale exige des investissements massifs, des réseaux logistiques internationaux, des capacités marketing considérables et une présence durable sur les marchés de consommation. Or les principaux marchés du chocolat demeurent situés en Europe, en Amérique du Nord et de plus en plus en Asie.

 

Autrement dit, la bataille des prochaines années ne sera peut-être plus celle de la transformation, mais celle de la captation de la demande.

 

Le défi est d’autant plus stratégique que la filière mondiale évolue rapidement. Les exigences de traçabilité, de durabilité et de lutte contre la déforestation deviennent désormais des facteurs de compétitivité. L’Union européenne, principal débouché du cacao ivoirien, impose progressivement de nouvelles règles qui obligent les exportateurs à démontrer l’origine exacte de leurs produits.

 

Dans ce nouveau contexte, la valeur pourrait se déplacer vers ceux qui maîtrisent simultanément la production, la transformation, les données de traçabilité et la relation avec les consommateurs finaux.

 

Pour la Côte d’Ivoire, l’enjeu dépasse donc la seule question agricole. Il s’agit désormais de savoir comment convertir une domination incontestée sur la matière première en influence économique sur l’ensemble de la chaîne de valeur.

 

Dix ans après les premiers discours sur la transformation locale, le pays a incontestablement avancé. Il est devenu un acteur industriel plus important, a renforcé ses capacités de broyage et attire davantage d’investissements dans le secteur. Mais le véritable pouvoir économique du chocolat mondial continue de se jouer ailleurs.

 

La question n’est plus de savoir qui produit le cacao.

 

La réponse est connue depuis longtemps.

 

La question qui demeure ouverte est celle-ci : qui contrôle encore la valeur créée par le chocolat ?