La Côte d’Ivoire produit aujourd’hui environ 36% du cacao mondial. Avec le Ghana voisin, elle fournit plus de la moitié des fèves consommées sur la planète. Dix ans plus tôt, le constat était déjà similaire. Les récoltes ont fluctué, les prix ont explosé puis corrigé, les usines de broyage se sont multipliées, mais une question demeure étonnamment actuelle : comment le premier producteur mondial de cacao continue-t-il à peser davantage dans les fèves que dans le chocolat ?
Le paradoxe ivoirien est connu. D’un côté, le pays
règne sur l’amont de la filière. De l’autre, les segments les plus
rémunérateurs de la chaîne de valeur mondiale restent largement contrôlés hors
d’Afrique.
Pendant longtemps, la Côte d’Ivoire a été décrite
comme un simple exportateur de matières premières. Cette image est aujourd’hui
partiellement dépassée. Le pays est devenu l’un des plus importants centres
mondiaux de transformation primaire du cacao. Selon une étude récente de la
FAO, les quinze entreprises opérant dans le pays disposent désormais d’une
capacité de broyage proche d’un million de tonnes par an. Les autorités
affichent même un objectif ambitieux : transformer localement 80% de la
production nationale à l’horizon 2030.
Cette progression est loin d’être anodine. Elle
traduit une volonté politique ancienne de remonter la chaîne de valeur et de
réduire la dépendance aux exportations de fèves brutes. Mais elle révèle
également les limites de la stratégie actuelle.
Car transformer du cacao ne signifie pas
nécessairement fabriquer du chocolat.
Entre la fève exportée depuis San Pedro ou Abidjan et
la tablette vendue dans les supermarchés européens, américains ou asiatiques,
se déploie une chaîne de valeur complexe où se concentrent les marges les plus
élevées : formulation des recettes, innovation produit, marketing, gestion des
marques, distribution mondiale et commerce de détail.
C’est précisément à ce niveau que se situe le
véritable centre de gravité économique du secteur.
Une étude de la Conférence des Nations unies sur le
commerce et le développement (CNUCED) souligne que les producteurs de cacao
captent une part très faible de la valeur créée tout au long de la chaîne
mondiale. Les revenus les plus importants sont absorbés par les industriels,
les fabricants de chocolat et les réseaux de distribution. Selon les données
citées par l'organisation, les producteurs reçoivent moins de 6,6% de la valeur
ajoutée totale générée.
La réalité est donc plus nuancée que le simple débat
sur la transformation locale.
Depuis une décennie, la Côte d’Ivoire a
incontestablement progressé dans le broyage industriel. Pourtant, elle ne
possède toujours pas de grandes marques mondiales de chocolat capables de
rivaliser avec les géants historiques du secteur. Le pays vend davantage de
pâte, de beurre et de poudre de cacao qu’auparavant, mais la commercialisation
mondiale des produits finis reste largement dominée par des acteurs étrangers.
Cette situation n’est pas seulement industrielle. Elle
est aussi financière.
Créer une marque mondiale exige des investissements
massifs, des réseaux logistiques internationaux, des capacités marketing
considérables et une présence durable sur les marchés de consommation. Or les
principaux marchés du chocolat demeurent situés en Europe, en Amérique du Nord
et de plus en plus en Asie.
Autrement dit, la bataille des prochaines années ne
sera peut-être plus celle de la transformation, mais celle de la captation de
la demande.
Le défi est d’autant plus stratégique que la filière
mondiale évolue rapidement. Les exigences de traçabilité, de durabilité et de
lutte contre la déforestation deviennent désormais des facteurs de
compétitivité. L’Union européenne, principal débouché du cacao ivoirien, impose
progressivement de nouvelles règles qui obligent les exportateurs à démontrer
l’origine exacte de leurs produits.
Dans ce nouveau contexte, la valeur pourrait se
déplacer vers ceux qui maîtrisent simultanément la production, la
transformation, les données de traçabilité et la relation avec les
consommateurs finaux.
Pour la Côte d’Ivoire, l’enjeu dépasse donc la seule
question agricole. Il s’agit désormais de savoir comment convertir une
domination incontestée sur la matière première en influence économique sur
l’ensemble de la chaîne de valeur.
Dix ans après les premiers discours sur la
transformation locale, le pays a incontestablement avancé. Il est devenu un
acteur industriel plus important, a renforcé ses capacités de broyage et attire
davantage d’investissements dans le secteur. Mais le véritable pouvoir
économique du chocolat mondial continue de se jouer ailleurs.
La question n’est plus de savoir qui produit le cacao.
La réponse est connue depuis longtemps.
La question qui demeure ouverte est celle-ci : qui
contrôle encore la valeur créée par le chocolat ?
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