La saisie de 60 millions de FCFA en faux billets au Burkina Faso remet en lumière une vulnérabilité moins visible de l’économie ouest-africaine : le risque fiduciaire. Face à des contrefaçons de plus en plus difficiles à repérer, la protection du cash ne peut plus reposer uniquement sur les banques et les forces de l’ordre. Elle doit devenir un réflexe partagé par l’ensemble des acteurs économiques.
Un carton présenté comme contenant un « objet fragile
». À l’intérieur, des liasses de billets de 5 000 FCFA. Au total, 60 millions
de FCFA en fausse monnaie, soit environ 12 000 coupures.
La découverte réalisée par les Douanes burkinabè à
Ouagadougou ne constitue pas seulement une importante opération de lutte contre
le faux monnayage. Elle pose une question beaucoup plus concrète pour les
commerçants, transporteurs, entreprises et particuliers : que se passe-t-il
lorsqu’un faux billet parvient à entrer dans le circuit économique ?
La réponse est brutale : celui qui le détient au
moment de sa détection en supporte généralement la perte.
Le premier risque est celui de la
confiance
La monnaie fiduciaire fonctionne d’abord sur la
confiance. Un billet n’a de valeur économique que parce que chacun accepte de
croire qu’il sera accepté par le prochain acteur de la transaction.
La fausse monnaie attaque précisément ce mécanisme.
Un commerçant peut recevoir un faux billet en
règlement d’une marchandise. Un grossiste peut l’accepter d’un détaillant. Un
transporteur peut le recevoir d’un passager. Un particulier peut le récupérer
après une vente.
À chaque étape, le faux billet peut circuler comme
s’il était authentique.
Le problème apparaît lorsque le billet arrive à la
banque ou dans un dispositif professionnel de contrôle. Il est alors identifié
comme faux et ne peut pas être traité comme une créance sur la banque centrale.
La personne qui l’avait accepté se retrouve avec une perte sèche.
C’est ce qui fait du faux monnayage un risque
opérationnel, mais aussi un risque commercial.
La première barrière : savoir authentifier
La BCEAO considère elle-même que la connaissance des
méthodes d’identification constitue le premier rempart contre la circulation
des faux billets. Elle recommande au public d’acquérir le réflexe
d’authentifier les billets reçus lors des transactions.
Cette authentification ne nécessite pas
systématiquement un équipement sophistiqué.
Les billets de la BCEAO intègrent plusieurs éléments
de sécurité qui peuvent être vérifiés en observant, inclinant ou touchant le
billet. Pour le billet de 5 000 FCFA, l'Institut d'émission met notamment à
disposition du public les caractéristiques permettant de contrôler son
authenticité.
Le problème est donc moins l’absence totale d’outils
que leur utilisation insuffisante dans les transactions quotidiennes.
Dans de nombreux commerces, le contrôle d’un billet
reste essentiellement visuel. Or, plus les techniques d’impression et de
reproduction progressent, plus cette approche devient fragile.
Les entreprises doivent traiter le cash
comme un risque
Pour les entreprises qui manipulent quotidiennement
des espèces, la question devrait être intégrée aux dispositifs de contrôle
interne.
Un supermarché, une station-service, une entreprise de
transport, une microfinance ou un réseau de distribution peut recevoir des
centaines, voire des milliers de billets par jour. À ce niveau, une erreur
individuelle peut rapidement devenir une perte financière.
La réponse passe donc par des procédures simples :
formation régulière des caissiers, contrôle systématique des grosses coupures,
utilisation d’équipements de détection lorsque les volumes le justifient et
séparation des fonctions entre encaissement, comptage et dépôt.
La BCEAO indique d’ailleurs organiser périodiquement
des formations à l’authentification des billets pour les établissements de
crédit, les Trésors publics, les institutions de microfinance, les structures
manipulant d’importants volumes d’espèces et les services chargés de la
répression du faux monnayage.
L’enjeu est de faire descendre cette culture du
contrôle jusqu’au dernier maillon : le commerçant et le client.
La banque ne doit pas être le premier
endroit où le faux est détecté
C’est probablement l’un des enseignements majeurs de
l’affaire burkinabè.
Si un faux billet est détecté seulement lorsqu’un
commerçant vient déposer sa recette, le risque a déjà été transféré au secteur
privé. La banque peut identifier le billet, mais elle ne peut pas transformer
une contrefaçon en monnaie authentique.
Le contrôle bancaire constitue donc une barrière
importante, mais il intervient idéalement après plusieurs autres niveaux de
prévention.
Le système doit fonctionner comme une succession de
filtres : client, commerçant, entreprise, banque, puis banque centrale et
autorités de répression.
La BCEAO indique précisément que ses services de
caisse procèdent à l’authentification des billets lors du traitement des
versements et disposent de moyens destinés à lutter contre la contrefaçon.
Le numérique peut réduire l’exposition,
pas supprimer le risque
La montée du mobile money et des paiements
électroniques apporte une réponse structurelle à cette vulnérabilité. Une
transaction numérique ne peut évidemment pas contenir un faux billet.
Mais il serait excessif d’en conclure que la
digitalisation va régler le problème.
Le cash reste profondément ancré dans les économies de
l’UEMOA. Les petits commerces, les marchés, le transport, certaines activités
agricoles et une partie importante de l’économie informelle continuent de
fonctionner avec des espèces.
La stratégie pertinente n’est donc pas d’opposer cash
et numérique, mais de réduire progressivement les situations dans lesquelles
les entreprises sont exposées à d’importants volumes d’espèces.
Pour un commerçant, accepter un paiement électronique
peut supprimer le risque de faux billet sur cette transaction. Pour une
entreprise, réduire les encaissements en espèces diminue également les risques
associés au transport, au stockage et au comptage du cash.
La technologie ne remplacera jamais le
réflexe
La sophistication des dispositifs de sécurité des
billets constitue une première réponse. La BCEAO renouvelle périodiquement ses
billets afin notamment d’améliorer leur résistance à la contrefaçon et adapte
ses moyens de traitement de la circulation fiduciaire.
Mais une monnaie peut être techniquement très
sécurisée et rester vulnérable si ses utilisateurs ne savent pas reconnaître
ses signes de sécurité.
C’est pourquoi la lutte contre le faux monnayage doit
être pensée comme une chaîne de confiance.
Les banques doivent former leurs personnels. Les
entreprises doivent renforcer leurs contrôles. Les commerçants doivent
apprendre les gestes d’authentification. Les autorités doivent améliorer la
détection et la répression. Et la banque centrale doit continuer à faire
évoluer les signes de sécurité.
Le vrai coût n’est pas seulement les 60
millions saisis
Les 60 millions de FCFA découverts au Burkina Faso ne
représentent finalement que la partie visible du risque.
La vraie question économique est celle de la quantité
de fausse monnaie qui pourrait circuler sans être immédiatement détectée.
Chaque faux billet qui passe entre plusieurs mains
augmente le risque de perte pour un acteur économique qui n’a rien à voir avec
sa fabrication.
C’est pourquoi la lutte contre le faux monnayage ne
relève pas uniquement de la police, des Douanes ou de la banque centrale. Elle
concerne directement la gestion financière des entreprises et la protection du
revenu des ménages.
Dans une économie où le cash reste incontournable,
sécuriser un billet de banque revient aussi à sécuriser la transaction, la
marge du commerçant et le patrimoine de celui qui le reçoit.
L’affaire burkinabè rappelle ainsi une règle simple,
mais fondamentale : un billet n’est pas sûr uniquement parce qu’il est émis par
une banque centrale. Il le devient aussi parce que chaque acteur de la chaîne
sait vérifier qu’il est authentique.
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