Après avoir chuté sous les 4 000 dollars l’once au plus fort du choc lié à la guerre en Iran, l’or est remonté autour de 4 400 dollars en août. Au-delà du rebond des cours, le mouvement pourrait conforter une stratégie déjà engagée par plusieurs banques centrales africaines : transformer davantage de production aurifère en réserves de change et réduire leur dépendance aux actifs libellés en devises.
Le paradoxe est saisissant. Lorsque la guerre entre
les États-Unis, Israël et l’Iran a éclaté fin février, l’or n’a pas
immédiatement joué son rôle traditionnel de valeur refuge. Au contraire, son
prix s’est effondré, passant du record de 5 595 dollars l’once atteint en
janvier à moins de 4 000 dollars en juin.
La raison tient à la mécanique particulière des
marchés en période de choc. Les investisseurs ont cherché des liquidités,
tandis que certaines banques centrales ont puisé dans leurs réserves pour
amortir les effets de l’envolée des prix de l’énergie.
Mais le scénario est en train de changer.
Selon Reuters, le cours de l’or a progressé d’environ 9%
depuis le début du mois d’août, pour revenir autour de 4 400 dollars l’once. Le
métal jaune commence ainsi à retrouver les faveurs des investisseurs
institutionnels et, potentiellement, des banques centrales.
« On a l'impression que le frein à main qui retenait
l'or a enfin été relâché », estime l’analyste indépendant Ross Norman, cité par
Reuters.
Le véritable signal vient des banques
centrales
Le rebond actuel ne doit toutefois pas être interprété
comme une simple reprise spéculative.
Le World Gold Council estime que 89% des banques
centrales interrogées en 2026 pensent que les réserves mondiales d’or
augmenteront au cours des douze prochains mois. Plus significatif encore, 45%
anticipent une hausse de leurs propres réserves, un record dans l’enquête
annuelle de l’organisation.
Le message est clair : l’or n’est plus seulement perçu
comme une relique monétaire ou un actif défensif. Il est de nouveau considéré
comme un instrument de diversification stratégique des réserves.
Cette évolution intervient dans un contexte de
fragmentation croissante du système financier international, de tensions
géopolitiques persistantes et d’interrogations sur la trajectoire des grandes
monnaies de réserve.
Pour les économies africaines productrices d’or,
l’enjeu est particulièrement important.
Le Ghana transforme son or en outil de
politique monétaire
Le Ghana constitue probablement le cas le plus
emblématique.
Le pays ne cherche plus seulement à augmenter ses
exportations d’or. Il veut en conserver davantage la valeur à l’intérieur du
système financier national.
La Banque du Ghana a lancé son programme d’achat
domestique d’or avec un objectif explicite : augmenter les réserves d’or
détenues au sein des réserves de change.
Les statistiques disponibles montrent déjà une
progression : les réserves aurifères de la Banque du Ghana sont passées de 20,8
tonnes au premier trimestre 2026 à 24,4 tonnes au deuxième trimestre, selon les
données issues du World Gold Council.
Et Accra vient de renforcer cette logique.
Depuis juillet, le Ghana prévoit d'acheter 30% de la
production d'or des grandes compagnies minières, afin notamment d'accroître ses
réserves et de renforcer la capacité du pays à tirer un avantage
macroéconomique de sa première richesse minière.
La stratégie est donc assez différente de celle d’un
simple producteur qui vendrait l’intégralité de sa production contre des
dollars.
Le raisonnement est le suivant : si l’or est une
réserve de valeur internationale, pourquoi exporter toute la production et
racheter ensuite, à l’extérieur, un actif que le pays produit lui-même ?
C’est précisément sur ce terrain que le Ghana
expérimente une nouvelle architecture de gestion de ses réserves.
La Tanzanie suit une trajectoire similaire
Le mouvement n’est pas propre à l’Afrique de l’Ouest.
En Tanzanie, la Banque centrale a accumulé 28 tonnes
d’or en 18 mois, selon les informations publiées par la Bank of Tanzania.
Cette accumulation s'inscrit dans une politique de
renforcement des réserves internationales.
Le signal est d’autant plus intéressant que la banque
centrale publie désormais directement une cotation de l’or dans son dispositif
de change. À la fin juillet, la valeur de référence affichée par la Banque de
Tanzanie dépassait 10,8 millions de shillings pour une unité d’or.
L’objectif n’est donc pas seulement de profiter d’un
cours élevé. Il s’agit de construire un actif de réserve qui puisse jouer un
rôle lorsque les devises internationales deviennent elles-mêmes vulnérables aux
chocs.
Le Zimbabwe pousse encore plus loin la
logique
Au Zimbabwe, l'or occupe une place particulière dans
la stratégie de stabilité monétaire.
La Reserve Bank of Zimbabwe a inscrit l’accumulation
de réserves d’or, de devises et d’autres métaux précieux parmi les axes de sa
stratégie 2026-2030. L’objectif affiché est de constituer un tampon capable de
soutenir les interventions sur le marché des changes et d’absorber les chocs
extérieurs.
Le pays dispose en outre d’un système monétaire dans
lequel les réserves jouent un rôle central dans la crédibilité de la monnaie
locale.
Le message est donc particulièrement révélateur : dans
une économie ayant connu de fortes tensions monétaires, l’or n’est pas
considéré comme un actif dormant dans un coffre, mais comme une composante de
l’architecture de stabilité financière.
L’Afrique dispose d’un avantage que les
autres régions n’ont pas
C’est ici que le sujet devient stratégique.
L’Afrique possède une part importante des ressources
aurifères mondiales et compte plusieurs des principaux producteurs de la
planète. Mais pendant longtemps, la chaîne de valeur a été essentiellement
organisée autour de l’extraction, de l’exportation et de la conversion du métal
en devises.
La nouvelle approche consiste progressivement à
regarder l’or sous un autre angle :
l’or extrait du sous-sol peut aussi devenir un actif
du bilan de l’État.
Cette distinction est fondamentale.
Une once d’or exportée contre des dollars génère une
entrée de devises. Une once d’or conservée comme réserve constitue un actif
monétaire dont la valeur peut augmenter lorsque le cours international
progresse.
À 4 400 dollars l’once, la différence devient
considérable.
Pour les États africains disposant d’une production
importante, une politique d'accumulation progressive peut donc contribuer à
diversifier les réserves, renforcer la capacité d'absorption des chocs
extérieurs et, dans certains cas, réduire la vulnérabilité aux fluctuations des
grandes devises.
Mais le pétrole rappelle que rien n’est
gagné
Le rebond de l’or reste toutefois fragile.
Ce mardi 18 août, le métal jaune reculait de 0,4%, à 4
397,42 dollars l’once, sous la pression de la remontée des rendements
obligataires américains et de la hausse des cours du pétrole.
Le Brent est remonté au-dessus de 91 dollars le baril,
alors que les négociations entre Washington et Téhéran se sont enlisées.
C’est le paradoxe de l’environnement actuel : une
aggravation du conflit peut soutenir la demande d’or comme valeur refuge, mais
une envolée prolongée du pétrole peut alimenter l’inflation et repousser les
anticipations de baisse des taux. Or, des taux élevés augmentent le coût
d’opportunité de la détention d’un actif qui ne verse aucun rendement.
Reuters identifie d’ailleurs 4 504 dollars l’once,
correspondant à la moyenne mobile sur 200 jours, comme une résistance technique
importante. L’or se trouve donc à proximité d’un niveau qui pourrait contribuer
à déterminer si le rebond actuel constitue une véritable reprise de tendance ou
simplement un mouvement de correction.
Le vrai enjeu africain est ailleurs
Pour les pays producteurs, le débat ne devrait donc
pas se limiter à la question de savoir jusqu’où l’or peut monter.
Il porte désormais sur la manière de transformer une
rente minière en actif stratégique.
Le Ghana et la Tanzanie montrent deux voies
différentes mais convergentes : acheter davantage d’or produit localement et
l’intégrer aux réserves officielles.
Le Zimbabwe, lui, illustre une approche encore plus
directement liée à la stabilité monétaire.
Cette tendance pourrait progressivement modifier la
relation entre les États africains et leur industrie aurifère.
Pendant des décennies, la question était : combien de
dollars l’or peut-il rapporter ?
La nouvelle question devient : combien d’or un pays
producteur doit-il conserver avant de vendre le reste ?
À plus de 4 400 dollars l’once, cette question n’est
plus théorique.
Elle touche directement à la gestion des réserves de
change, à la souveraineté financière et, plus largement, à la capacité des
économies africaines à construire leurs propres amortisseurs face aux prochains
chocs mondiaux.
Et c’est peut-être là que se trouve la véritable
histoire derrière le rebond de l’or observé en août 2026.
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