Le Royaume-Uni accélère son désengagement de l’aide bilatérale au développement. Le budget destiné directement aux pays partenaires doit passer de 3,14 milliards de livres sterling en 2024-2025 à 1,79 milliard en 2028-2029, soit une contraction de 43%. Plusieurs pays africains parmi les plus fragiles subiront des réductions encore plus brutales.
Derrière ces chiffres se joue un changement profond de
doctrine. Londres assume désormais de consacrer davantage de ressources à sa
défense, dans un contexte de tensions géopolitiques croissantes, quitte à
réduire l'un de ses principaux instruments d'influence extérieure : l'aide au
développement.
De 0,5 % à 0,3 % du revenu national
Le tournant avait été annoncé en février 2025 par le
gouvernement de Keir Starmer. Londres a décidé de ramener progressivement son
aide publique au développement, ou ODA, de 0,5% à 0,3% du revenu national brut
(RNB) d'ici 2027, afin de dégager des ressources supplémentaires pour la
défense et la sécurité.
Le gouvernement britannique justifie cette décision
par la dégradation de l'environnement sécuritaire, notamment en Europe.
L'objectif est de porter les dépenses de défense à 2,6% du PIB en 2027, tandis
que l'aide extérieure ne devrait pas retrouver le seuil de 0,7% du RNB durant
l'actuelle législature, sauf amélioration des conditions budgétaires.
Cette décision avait provoqué des remous à Londres. La
ministre britannique du Développement international de l'époque, Anneliese
Dodds, avait démissionné en février 2025, estimant que l'ampleur des coupes
risquait de compromettre les priorités humanitaires et de détériorer la
réputation internationale du Royaume-Uni.
L'Afrique paiera une part particulièrement
lourde de la facture
Les données détaillées publiées en 2026 permettent
désormais de mesurer l'impact concret de cette réorientation.
Selon l'analyse de l'organisation britannique Bond à
partir des allocations du Foreign, Commonwealth & Development Office
(FCDO), l'aide bilatérale britannique à l'Afrique devrait diminuer de 56% entre
2024-2025 et 2028-2029, soit environ 874 millions de livres sterling de
financements en moins.
Cette baisse ne sera cependant pas uniforme.
La Sierra Leone figure parmi les pays les plus
durement touchés, avec une réduction de plus de 80% de son financement
bilatéral britannique. Le Mozambique pourrait connaître une contraction proche
de 90%, tandis que le Rwanda subirait également une baisse supérieure à 80%. La
Somalie est annoncée à –49% et le Soudan du Sud à –46%.
Ces chiffres sont particulièrement sensibles pour les
économies fragiles, où l'aide extérieure intervient directement dans le
financement de programmes de santé, d'éducation, de gouvernance ou encore de
réponse humanitaire.
Le paradoxe est d'ailleurs assez saisissant : les
États fragiles et affectés par les conflits sont présentés par Londres comme
des priorités, mais ils doivent eux aussi absorber une contraction de leurs
financements bilatéraux. Une analyse de la commission parlementaire britannique
chargée du développement estime que les États fragiles et affectés par les
conflits devraient certes conserver une part plus importante de l'ODA, mais
subir tout de même une baisse d'environ 25%.
Londres ne quitte pas complètement
l'Afrique
Il serait toutefois excessif de parler d'un abandon
britannique du continent.
Le changement porte surtout sur la nature et les
canaux du financement. Londres cherche à réduire les programmes bilatéraux
traditionnels, directement négociés et exécutés avec les États partenaires,
tout en privilégiant davantage les mécanismes multilatéraux et des
interventions considérées comme plus stratégiques.
La Commission indépendante britannique pour l'impact
de l'aide (ICAI) souligne ainsi une transformation majeure du portefeuille :
plusieurs partenaires historiques du Royaume-Uni vont quasiment sortir du
dispositif bilatéral traditionnel, avec des allocations pouvant tomber à
seulement quelques millions de livres. La plupart de ces pays se trouvent en
Afrique subsaharienne.
Le mouvement traduit donc moins une disparition de
l'aide britannique qu'un recentrage de celle-ci.
Mais pour les gouvernements africains, la distinction
est loin d'être théorique. Un financement multilatéral ne se substitue pas
toujours, en termes de prévisibilité, de secteurs couverts ou de capacité
d'intervention, à un programme bilatéral construit depuis plusieurs années.
Le développement sacrifié au nom de la
sécurité ?
C'est précisément là que se situe le débat
stratégique.
Pour Londres, les dépenses militaires et l'aide au
développement ne sont pas nécessairement contradictoires : le gouvernement
considère que la nouvelle conjoncture internationale impose de renforcer les
capacités de défense britanniques.
Mais pour les organisations de développement, cette
logique risque de produire l'effet inverse de celui recherché.
Réduire les financements consacrés à la santé, à
l'éducation, à la réduction de la pauvreté ou à la stabilisation des États
fragiles peut, à moyen terme, alimenter les facteurs mêmes d'instabilité que
les dépenses sécuritaires cherchent ensuite à contenir.
Le choix britannique intervient en outre dans un
contexte international beaucoup plus large de contraction de l'aide
occidentale. Aux États-Unis, en Europe et dans plusieurs autres pays donateurs,
les budgets consacrés au développement sont eux aussi soumis à des arbitrages
plus sévères.
Pour l'Afrique, cela signifie que le modèle de
financement extérieur de ces dernières décennies est en train de changer.
Une nouvelle fenêtre pour les bailleurs
africains
Cette évolution pourrait paradoxalement accélérer la
montée en puissance des institutions financières africaines.
Lorsque les financements bilatéraux occidentaux se
contractent, les banques multilatérales africaines, les institutions régionales
et les investisseurs privés sont appelés à jouer un rôle plus important.
La Banque africaine de développement, Afreximbank, la
BOAD ou encore les banques commerciales panafricaines pourraient ainsi être
davantage sollicitées pour financer des infrastructures, des programmes
sociaux, des projets agricoles ou des mécanismes de soutien aux PME qui
bénéficiaient auparavant, directement ou indirectement, de ressources provenant
des bailleurs occidentaux.
Le sujet dépasse donc largement la question de l'aide.
Il touche à l'autonomie financière du continent.
Pendant longtemps, une partie des politiques publiques
africaines a été construite autour de la disponibilité de financements
concessionnels venus d'Europe ou d'Amérique du Nord. Leur raréfaction oblige
désormais les États à diversifier leurs sources de capitaux, améliorer leur
mobilisation fiscale, approfondir leurs marchés financiers et renforcer la
capacité des institutions financières africaines à prendre le relais.
Un recul de l'aide, mais aussi du « soft
power » britannique
Pour le Royaume-Uni, l'enjeu est également
géopolitique.
L'aide au développement n'est jamais uniquement une
ligne budgétaire. Elle constitue un instrument de soft power, permettant à un
État donateur de construire des partenariats, d'entretenir une présence
diplomatique et d'influencer les priorités de développement de ses partenaires.
La réduction massive des programmes bilatéraux
britanniques risque donc de laisser un espace que d'autres puissances
pourraient chercher à occuper.
Chine, pays du Golfe, Turquie, Inde, institutions
multilatérales et surtout acteurs financiers africains pourraient profiter de
ce nouvel environnement pour renforcer leur présence.
C'est particulièrement stratégique en Afrique, où la
compétition pour les infrastructures, les ressources naturelles, les marchés
numériques, l'énergie et les chaînes de valeur agricoles s'intensifie.
Le Royaume-Uni économisera des milliards sur son
budget d'aide, mais il devra aussi mesurer le coût géopolitique de ce retrait.
Le nouveau visage du financement du
développement
La baisse de l'aide britannique constitue ainsi un
signal beaucoup plus large qu'une simple décision budgétaire.
Avec 3,14 milliards de livres en 2024-2025 contre 1,79
milliard prévu en 2028-2029, Londres réduit de manière spectaculaire son
financement bilatéral. Et avec une baisse pouvant atteindre 56% pour l'Afrique,
le continent se retrouve directement au cœur de cette réorientation.
Pour les pays africains, le message est clair : l'aide
occidentale ne peut plus être considérée comme une source de financement aussi
prévisible qu'auparavant.
Pour les institutions financières africaines, le
message est tout aussi limpide : l'espace laissé vacant représente à la fois un
risque et une opportunité historique.
Le prochain cycle du développement africain pourrait
ainsi être moins dépendant des budgets d'aide des anciennes puissances
donatrices — et davantage porté par les banques régionales, les marchés de
capitaux et les investisseurs du continent.
C'est peut-être là, derrière la baisse de 43% annoncée
à Londres, que se trouve la véritable rupture.
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