Face à la montée des reformulations dans l’industrie chocolatière, Abidjan et Accra redoutent que les efforts imposés aux producteurs en matière de durabilité et de traçabilité ne soient contrecarrés par une réduction de la quantité de cacao utilisée dans les produits finis. Derrière la question de l’étiquetage se joue désormais une bataille plus stratégique : celle de la demande mondiale de cacao et du partage de la valeur dans la filière.
Le cacao pourrait être en train d’entrer dans une
nouvelle bataille. Après avoir longtemps porté leurs revendications sur le prix
payé aux producteurs, la transformation locale et la répartition de la valeur,
la Côte d’Ivoire et le Ghana s’attaquent désormais à un autre maillon de la
chaîne : la quantité de cacao réellement utilisée par l’industrie chocolatière.
Dans une déclaration publiée le 12 août 2026 à Accra,
l’Initiative Cacao Côte d’Ivoire-Ghana (ICCIG) a exprimé sa « vive
préoccupation » face au recours aux substituts du cacao et aux reformulations
réduisant la proportion de cacao dans certains produits commercialisés comme
chocolatés.
Le message est clair. Les deux premiers producteurs
mondiaux ne contestent pas le droit des industriels à innover ou à adapter
leurs recettes. Ils veulent cependant que ces changements soient transparents
pour le consommateur et, surtout, qu’ils ne compromettent pas les objectifs
économiques, sociaux et environnementaux poursuivis dans les pays producteurs.
Le paradoxe d’une filière toujours plus
exigeante
Le problème soulevé par Abidjan et Accra tient à une
contradiction croissante.
D’un côté, les producteurs doivent satisfaire des
exigences de plus en plus lourdes. Traçabilité, lutte contre la déforestation,
conformité sociale, qualité, résilience climatique : la liste des obligations
s’allonge et leur mise en œuvre nécessite des investissements.
De l’autre, l’industrie chocolatière cherche à réduire
son exposition à une matière première dont le prix a connu une volatilité
exceptionnelle.
Le cacao, qui se négociait historiquement autour de 2
300 à 2 500 dollars la tonne en 2021-2022, a dépassé les 12 000 dollars en
2024. Les cours ont ensuite fortement corrigé, mais l’épisode a contraint les
industriels à revoir leurs modèles de coûts et leurs recettes.
Des entreprises ont ainsi cherché à utiliser moins de
cacao, à modifier les formats ou à recourir à des ingrédients permettant de
préserver certaines caractéristiques du produit tout en limitant la quantité de
matière première utilisée. Des analyses du secteur font état d’une poursuite de
ces stratégies de reformulation malgré la baisse des cours.
Pour la Côte d’Ivoire et le Ghana, le risque est
évident : si les industriels apprennent durablement à fabriquer des produits
chocolatés avec moins de cacao, la baisse des prix ne suffira pas
nécessairement à restaurer la demande.
Le spectre d’une destruction structurelle
de la demande
C’est probablement l’enjeu économique le plus
important derrière la déclaration de l’ICCIG.
Une hausse brutale du prix du cacao peut provoquer une
baisse temporaire de la consommation. Mais une industrie qui investit dans de
nouvelles formulations peut aller plus loin : elle peut modifier durablement
son intensité d’utilisation du cacao.
Autrement dit, le choc de prix de 2024-2025 pourrait
avoir accéléré une forme de désintensification cacaoyère de l’industrie.
Le phénomène ne signifie pas que le chocolat va
disparaître. Il peut prendre des formes beaucoup plus discrètes : davantage
d’inclusions, de garnitures ou de matières grasses végétales, couches de
chocolat plus fines ou utilisation de revêtements composites. Des alternatives
sans cacao font également l’objet d’investissements et de recherches.
Pour les pays producteurs, le problème est que chaque
réduction de la teneur en cacao d’un produit peut sembler marginale à l’échelle
d’une tablette, mais devenir significative lorsqu’elle est multipliée par des
millions de tonnes de produits finis.
C’est précisément pourquoi l’ICCIG demande une évaluation
concertée des effets des reformulations sur la demande de cacao, les revenus
des producteurs et les investissements réalisés en faveur de la durabilité.
Abidjan et Accra veulent peser ensemble
La déclaration du 12 août doit aussi être lue à la
lumière du rapprochement politique engagé depuis plusieurs années entre la Côte
d’Ivoire et le Ghana.
Le 16 juin 2026, les présidents Alassane Ouattara et
John Dramani Mahama ont réaffirmé à Abidjan leur volonté de construire une
économie cacaoyère plus durable et d’améliorer la rémunération des producteurs.
Les deux pays ont notamment décidé de renforcer
l’harmonisation de leurs politiques de commercialisation et de prix, de
coordonner certains mécanismes liés aux primes et aux calendriers de campagne,
et d’accroître leur coopération commerciale.
Cette coordination répond à une réalité simple : la
Côte d’Ivoire et le Ghana pèsent ensemble autour de 60% de l’offre mondiale de
cacao. Leur capacité à parler d’une seule voix constitue donc leur principal
levier de négociation face aux acheteurs internationaux.
L’objectif n’est plus seulement de vendre davantage de
fèves. Il s’agit progressivement de modifier les rapports de force au sein de
la chaîne de valeur.
Une bataille qui dépasse le prix
bord-champ
Pendant longtemps, le débat sur le cacao africain
s’est concentré sur le prix payé au producteur.
La crise récente a toutefois montré les limites de
cette approche.
Lorsque les cours mondiaux ont flambé, les industriels
ont subi une forte augmentation de leurs coûts. Lorsque les prix ont ensuite
décroché, les producteurs ont été confrontés à leur tour aux conséquences du
retournement du marché.
En février 2026, la Côte d’Ivoire envisageait
notamment de réduire son prix bord-champ afin de s’aligner sur le Ghana, alors
que les deux pays faisaient face à une crise de commercialisation et à une
détérioration de leurs équilibres économiques dans la filière.
La leçon est importante : le producteur reste exposé à
la volatilité du marché, alors que l’industrie dispose de plusieurs leviers
pour ajuster ses coûts.
La reformulation en est un.
L’ICCIG pose donc une question de justice
économique
Le cœur du message ivoirien et ghanéen n’est pas de
demander aux industriels d’arrêter toute innovation.
L’ICCIG reconnaît explicitement que l’adaptation des
recettes relève des choix des entreprises, dans le respect des réglementations.
Mais elle exige une cohérence entre la composition du produit, son appellation
et les allégations environnementales, sociales ou éthiques qui l’accompagnent.
C’est là que le dossier devient particulièrement
sensible.
Une marque peut difficilement valoriser auprès du
consommateur l’histoire d’un cacao durable, traçable et responsable si la
quantité de cacao réellement incorporée dans le produit diminue fortement sans
que cette évolution soit clairement visible.
Pour Abidjan et Accra, la durabilité ne doit donc pas
devenir uniquement une contrainte imposée à l’amont de la chaîne.
Elle doit aussi produire de la valeur à l’aval.
Le prochain combat : qui paiera la
transition ?
C’est probablement la question qui déterminera la
prochaine phase de la bataille du cacao.
Les producteurs africains doivent investir pour
répondre aux nouvelles exigences environnementales et sociales. Les États
investissent dans la traçabilité, la recherche, la lutte contre les maladies et
la transformation locale. Les industriels, eux, doivent absorber une forte
volatilité des matières premières et maintenir des prix accessibles aux
consommateurs.
Mais tous ces acteurs ne disposent pas du même pouvoir
de négociation.
La Côte d’Ivoire et le Ghana cherchent donc à faire
émerger un principe : si le monde veut un cacao durable, il doit aussi garantir
une demande suffisante pour rémunérer l’investissement nécessaire à sa
production.
Cette logique explique également l’importance accordée
par les deux pays à la transformation locale. Plus le cacao est transformé à
proximité de son lieu de production, plus une partie de la valeur ajoutée peut
rester dans les économies productrices.
La déclaration de juin avait précisément placé
l’expansion de la transformation et de la consommation régionales parmi les
priorités de la coopération ivoirienne et ghanéenne.
Vers un nouveau front entre producteurs et
industriels
La déclaration de l’ICCIG ne constitue donc pas une
simple protestation contre les fabricants de chocolat.
Elle marque une évolution dans la stratégie des deux
grands producteurs ouest-africains.
Après avoir cherché à harmoniser leurs politiques de
prix, à renforcer leur traçabilité et à améliorer la rémunération des
producteurs, Abidjan et Accra veulent désormais surveiller l’autre extrémité de
la chaîne : celle où le cacao devient chocolat.
Leur demande d’un cadre permanent de concertation
réunissant producteurs, industriels, distributeurs, régulateurs, organismes de
normalisation et consommateurs va dans ce sens.
Le véritable enjeu est moins de savoir si une tablette
contient légèrement moins de cacao qu’hier que de déterminer si l’industrie
mondiale peut durablement réduire sa dépendance au cacao tout en demandant aux
producteurs de supporter des coûts croissants pour rendre cette matière
première plus durable.
Car si la réponse est oui, le modèle économique de la
filière devra être repensé.
Pour la Côte d’Ivoire et le Ghana, la prochaine
bataille du cacao ne se jouera donc pas uniquement dans les plantations. Elle
se jouera aussi dans les laboratoires de formulation, les rayons des
supermarchés et, surtout, dans la capacité des pays producteurs à conserver
leur pouvoir de négociation face à une industrie qui apprend à faire davantage
avec moins de cacao.
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