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  • 14/08/2026

Cacao : La Côte d’Ivoire et le Ghana veulent empêcher la « destruction » de la demande par les substituts

Face à la montée des reformulations dans l’industrie chocolatière, Abidjan et Accra redoutent que les efforts imposés aux producteurs en matière de durabilité et de traçabilité ne soient contrecarrés par une réduction de la quantité de cacao utilisée dans les produits finis. Derrière la question de l’étiquetage se joue désormais une bataille plus stratégique : celle de la demande mondiale de cacao et du partage de la valeur dans la filière.

 

Le cacao pourrait être en train d’entrer dans une nouvelle bataille. Après avoir longtemps porté leurs revendications sur le prix payé aux producteurs, la transformation locale et la répartition de la valeur, la Côte d’Ivoire et le Ghana s’attaquent désormais à un autre maillon de la chaîne : la quantité de cacao réellement utilisée par l’industrie chocolatière.

 

Dans une déclaration publiée le 12 août 2026 à Accra, l’Initiative Cacao Côte d’Ivoire-Ghana (ICCIG) a exprimé sa « vive préoccupation » face au recours aux substituts du cacao et aux reformulations réduisant la proportion de cacao dans certains produits commercialisés comme chocolatés.

 

Le message est clair. Les deux premiers producteurs mondiaux ne contestent pas le droit des industriels à innover ou à adapter leurs recettes. Ils veulent cependant que ces changements soient transparents pour le consommateur et, surtout, qu’ils ne compromettent pas les objectifs économiques, sociaux et environnementaux poursuivis dans les pays producteurs.

 

Le paradoxe d’une filière toujours plus exigeante

 

Le problème soulevé par Abidjan et Accra tient à une contradiction croissante.

 

D’un côté, les producteurs doivent satisfaire des exigences de plus en plus lourdes. Traçabilité, lutte contre la déforestation, conformité sociale, qualité, résilience climatique : la liste des obligations s’allonge et leur mise en œuvre nécessite des investissements.

 

De l’autre, l’industrie chocolatière cherche à réduire son exposition à une matière première dont le prix a connu une volatilité exceptionnelle.

 

Le cacao, qui se négociait historiquement autour de 2 300 à 2 500 dollars la tonne en 2021-2022, a dépassé les 12 000 dollars en 2024. Les cours ont ensuite fortement corrigé, mais l’épisode a contraint les industriels à revoir leurs modèles de coûts et leurs recettes.

 

Des entreprises ont ainsi cherché à utiliser moins de cacao, à modifier les formats ou à recourir à des ingrédients permettant de préserver certaines caractéristiques du produit tout en limitant la quantité de matière première utilisée. Des analyses du secteur font état d’une poursuite de ces stratégies de reformulation malgré la baisse des cours.

 

Pour la Côte d’Ivoire et le Ghana, le risque est évident : si les industriels apprennent durablement à fabriquer des produits chocolatés avec moins de cacao, la baisse des prix ne suffira pas nécessairement à restaurer la demande.

 

Le spectre d’une destruction structurelle de la demande

 

C’est probablement l’enjeu économique le plus important derrière la déclaration de l’ICCIG.

 

Une hausse brutale du prix du cacao peut provoquer une baisse temporaire de la consommation. Mais une industrie qui investit dans de nouvelles formulations peut aller plus loin : elle peut modifier durablement son intensité d’utilisation du cacao.

 

Autrement dit, le choc de prix de 2024-2025 pourrait avoir accéléré une forme de désintensification cacaoyère de l’industrie.

 

Le phénomène ne signifie pas que le chocolat va disparaître. Il peut prendre des formes beaucoup plus discrètes : davantage d’inclusions, de garnitures ou de matières grasses végétales, couches de chocolat plus fines ou utilisation de revêtements composites. Des alternatives sans cacao font également l’objet d’investissements et de recherches.

 

Pour les pays producteurs, le problème est que chaque réduction de la teneur en cacao d’un produit peut sembler marginale à l’échelle d’une tablette, mais devenir significative lorsqu’elle est multipliée par des millions de tonnes de produits finis.

 

C’est précisément pourquoi l’ICCIG demande une évaluation concertée des effets des reformulations sur la demande de cacao, les revenus des producteurs et les investissements réalisés en faveur de la durabilité.

 

Abidjan et Accra veulent peser ensemble

 

La déclaration du 12 août doit aussi être lue à la lumière du rapprochement politique engagé depuis plusieurs années entre la Côte d’Ivoire et le Ghana.

 

Le 16 juin 2026, les présidents Alassane Ouattara et John Dramani Mahama ont réaffirmé à Abidjan leur volonté de construire une économie cacaoyère plus durable et d’améliorer la rémunération des producteurs.

 

Les deux pays ont notamment décidé de renforcer l’harmonisation de leurs politiques de commercialisation et de prix, de coordonner certains mécanismes liés aux primes et aux calendriers de campagne, et d’accroître leur coopération commerciale.

 

Cette coordination répond à une réalité simple : la Côte d’Ivoire et le Ghana pèsent ensemble autour de 60% de l’offre mondiale de cacao. Leur capacité à parler d’une seule voix constitue donc leur principal levier de négociation face aux acheteurs internationaux.

 

L’objectif n’est plus seulement de vendre davantage de fèves. Il s’agit progressivement de modifier les rapports de force au sein de la chaîne de valeur.

 

Une bataille qui dépasse le prix bord-champ

 

Pendant longtemps, le débat sur le cacao africain s’est concentré sur le prix payé au producteur.

 

La crise récente a toutefois montré les limites de cette approche.

 

Lorsque les cours mondiaux ont flambé, les industriels ont subi une forte augmentation de leurs coûts. Lorsque les prix ont ensuite décroché, les producteurs ont été confrontés à leur tour aux conséquences du retournement du marché.

 

En février 2026, la Côte d’Ivoire envisageait notamment de réduire son prix bord-champ afin de s’aligner sur le Ghana, alors que les deux pays faisaient face à une crise de commercialisation et à une détérioration de leurs équilibres économiques dans la filière.

 

La leçon est importante : le producteur reste exposé à la volatilité du marché, alors que l’industrie dispose de plusieurs leviers pour ajuster ses coûts.

 

La reformulation en est un.

 

L’ICCIG pose donc une question de justice économique

 

Le cœur du message ivoirien et ghanéen n’est pas de demander aux industriels d’arrêter toute innovation.

 

L’ICCIG reconnaît explicitement que l’adaptation des recettes relève des choix des entreprises, dans le respect des réglementations. Mais elle exige une cohérence entre la composition du produit, son appellation et les allégations environnementales, sociales ou éthiques qui l’accompagnent.

 

C’est là que le dossier devient particulièrement sensible.

 

Une marque peut difficilement valoriser auprès du consommateur l’histoire d’un cacao durable, traçable et responsable si la quantité de cacao réellement incorporée dans le produit diminue fortement sans que cette évolution soit clairement visible.

 

Pour Abidjan et Accra, la durabilité ne doit donc pas devenir uniquement une contrainte imposée à l’amont de la chaîne.

 

Elle doit aussi produire de la valeur à l’aval.

 

Le prochain combat : qui paiera la transition ?

 

C’est probablement la question qui déterminera la prochaine phase de la bataille du cacao.

 

Les producteurs africains doivent investir pour répondre aux nouvelles exigences environnementales et sociales. Les États investissent dans la traçabilité, la recherche, la lutte contre les maladies et la transformation locale. Les industriels, eux, doivent absorber une forte volatilité des matières premières et maintenir des prix accessibles aux consommateurs.

 

Mais tous ces acteurs ne disposent pas du même pouvoir de négociation.

 

La Côte d’Ivoire et le Ghana cherchent donc à faire émerger un principe : si le monde veut un cacao durable, il doit aussi garantir une demande suffisante pour rémunérer l’investissement nécessaire à sa production.

 

Cette logique explique également l’importance accordée par les deux pays à la transformation locale. Plus le cacao est transformé à proximité de son lieu de production, plus une partie de la valeur ajoutée peut rester dans les économies productrices.

 

La déclaration de juin avait précisément placé l’expansion de la transformation et de la consommation régionales parmi les priorités de la coopération ivoirienne et ghanéenne.

 

Vers un nouveau front entre producteurs et industriels

 

La déclaration de l’ICCIG ne constitue donc pas une simple protestation contre les fabricants de chocolat.

Elle marque une évolution dans la stratégie des deux grands producteurs ouest-africains.

 

Après avoir cherché à harmoniser leurs politiques de prix, à renforcer leur traçabilité et à améliorer la rémunération des producteurs, Abidjan et Accra veulent désormais surveiller l’autre extrémité de la chaîne : celle où le cacao devient chocolat.

 

Leur demande d’un cadre permanent de concertation réunissant producteurs, industriels, distributeurs, régulateurs, organismes de normalisation et consommateurs va dans ce sens.

 

Le véritable enjeu est moins de savoir si une tablette contient légèrement moins de cacao qu’hier que de déterminer si l’industrie mondiale peut durablement réduire sa dépendance au cacao tout en demandant aux producteurs de supporter des coûts croissants pour rendre cette matière première plus durable.

 

Car si la réponse est oui, le modèle économique de la filière devra être repensé.

 

Pour la Côte d’Ivoire et le Ghana, la prochaine bataille du cacao ne se jouera donc pas uniquement dans les plantations. Elle se jouera aussi dans les laboratoires de formulation, les rayons des supermarchés et, surtout, dans la capacité des pays producteurs à conserver leur pouvoir de négociation face à une industrie qui apprend à faire davantage avec moins de cacao.