Serge Ekué – Président de la BOAD : « L’actualité nous pousse à faire les choses et à les faire vite »

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Le Béninois Serge Ekué, président de la Banque ouest-africaine de développement (BOAD) a initié -depuis son arrivée à tête de l’institution en août 2020- un plan stratégique (plan « Djoliba ») qui inclus une augmentation de capital de 1,5 milliard de dollars. Il vient d’en franchir la première étape en s’arrachant l’accord des actionnaires. Dans cet entretien avec La Tribune Afrique, le principal financier du développement de l’UEMOA basé à Lomé (Togo) revient sur cette actualité, évoquant notamment le cas particulier du Mali, mais aussi sa philosophie d’investissement en temps de crise, le sujet des droits de tirage spéciaux (DTS) ou encore la valeur des PPP dans le contexte de relance économique.

« La BOAD est une maison de faiseurs et non de diseurs », affirme Serge Ekué, Président de la Banque ouest-africaine de développement (BOAD).
« La BOAD est une maison de faiseurs et non de diseurs », affirme Serge Ekué, Président de la Banque ouest-africaine de développement (BOAD). (Crédits : DR)

La BOAD vient de franchir la première étape vers sa recapitalisation. Qu’est-ce que cela représente pour vous qui avez initié ce projet dès votre arrivée à la présidence de la Banque ?

SERGE EKUE – Le sujet de l’augmentation de capital était au cœur de toutes les batailles à la BOAD et je pense que l’histoire nous donne raison. Aujourd’hui, le constat est que notre banque devrait disposer de suffisamment de fonds propres pour pouvoir lever de la dette et financer efficacement le développement. Nous aurons une meilleure capacité d’absorption des chocs, donc une plus grande résilience à l’avenir.

Nous voyons bien que la situation dans la région s’est dégradée assez vite, avec notamment les cas du Mali et du Burkina Faso. Très clairement, l’augmentation de capital de la Banque offre un facteur de stabilisation supplémentaire au cœur de cette crise dans notre région.. Cette opération nous permettra d’avoir les moyens de faire face à une dégradation possible, mais pas avérée encore -je suis très précis sur ces termes-, de la situation.

Par ailleurs, les enjeux en matière de développement du continent africain en général et de notre zone en particulier nous introduisent dans une situation d’urgence. La population ouest-africaine est aujourd’hui de 110 à 120 millions d’habitants. Nous allons doubler de population dans 25 ans, avec une moyenne d’âge de 20 ans. Pour faire face à cette croissance démographique, les besoins en termes de ressources financières sont massifs. Rien qu’en matière d’énergie, le gap de financement sur les prochaines années est de 100 milliards de dollars annuel en ce qui concerne les infrastructures de manière générale sur le continent.

Face à cette situation d’urgence, il s’agit pour nous d’accélérer notre action. C’est la raison pour laquelle la première décision que j’ai prise en arrivant à la tête de la BOAD c’était de concentrer nos efforts sur notre augmentation de capital.

L’Afrique de l’Ouest vit effectivement une situation particulière. Les pays membres sont les premiers à prendre des engagements pour cette augmentation de capital. Mais qu’en est-il du Mali qui est sous sanctions ?

La chose n’est pas simple. Quand nous travaillons sur une opération de dette, c’est très simple. Mais une opération d’equity est plus complexe, car elle intègre un process de validation, de souscription et de libération de capital qui est propre à chaque actionnaire. La première étape était de travailler sur la souscription afin d’obtenir le soutien des actionnaires à notre plan d’augmentation de capital.

Aujourd’hui, nous travaillons avec chaque pays pour définir les modalités de libération. Dans certains Etats, cela va passer par la loi de finances débattue tantôt à l’Assemblée nationale tantôt au Parlement. Cela prendra donc un peu de temps. Chaque pays va procéder selon les dispositions qui lui sont propres.

Le Mali est aujourd’hui sous sanctions, nous ne pouvons pas regarder ce dossier avec eux. En revanche, le Mali nous avait donné son accord avant que les sanctions ne soient prises. Lorsque ces dernières seront levées, nous reprendrons naturellement le processus. J’insiste sur le fait que ce qui est important ce sont les intentions exprimées par chaque actionnaire. Et de ce point de vue, à une exception près qui est l’Inde, tous les actionnaires nous ont apporté leur soutien.

Concernant les actionnaires non régionaux, la Banque africaine de développement (BAD), la France et le Maroc prévoient de souscrire dès cette année 2022. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Nous avons les actionnaires de catégorie A qui sont les pays de la zone, auxquels s’ajoute la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Nous avons également les actionnaires de catégorie B qui sont non-régionaux dont la France qui a effectivement fait passer par vote dans sa loi de finances, dès cette année, notre augmentation de capital. La Banque Africaine de Développement (BAD) a également soumis en conseil des gouverneurs l’augmentation de capital, qui a été validée. Nous sommes en train de finaliser notre accord avec le Royaume du Maroc.

Le monde traverse une crise sans précédent depuis deux ans suite à la pandémie de Covid-19. En Afrique de l’Ouest, comment cette crise a-t-elle influencé votre philosophie d’investissement ?

La crise que nous traversons constitue un choc exogène. Certes dans notre métier, les chocs économiques ne sont pas forcément prévisibles, mais les précédentes crises de 1995, de 1999, celle des subprimes en 2008, celle de l’euro en 2011…et maintenant la Covid-19, témoignent bien de ce que la vie économique et financière n’est pas un long fleuve tranquille.

Nous considérons que cette crise a plus que jamais mis en avant les problèmes de santé et d’éducation dans notre région en particulier. Et un des premiers engagements pris au dernier Sommet Union africaine – Union européenne, a porté sur le défi de santé publique de manière plus générale avec la création de hubs régionaux pour les vaccins et ARN messagers, notamment la question de la production à domicile de vaccins, non seulement pour la Covid-19, mais également pour d’autres virus.

Le deuxième point est celui de l’agriculture. Cette crise a complètement déstabilisé les chaînes d’approvisionnement dans le monde et nous en subissons encore les conséquences aujourd’hui. Les prix des transports ont substantiellement augmenté. On peut discuter de l’impact sur l’inflation, mais c’est un autre sujet. A partir du moment où les frontières se sont fermées, les pays de notre région se sont retrouvés du jour au lendemain coupés du monde. Ainsi, la vraie leçon à tirer de la crise est que les productions domestiques doivent être privilégiées, afin d’éviter d’être soumis ainsi à la déstabilisation des chaînes d’approvisionnement mondiales. Il va donc de soi que la BOAD jouera sa partition dans le soutien au secteur de la santé, de l’agriculture, de l’éducation, des infrastructures et de l’énergie

Dans le contexte actuel, il y a vraiment matière à travailler dans une idée d’accélération dans l’urgence. Nous n’avons pas beaucoup de temps pour contempler les choses, nous devons agir. Lorsque la Banque centrale a pensé à la création de la BOAD, c’était en termes d’instrument de financement du développement. L’actualité nous pousse à faire les choses et à les faire vite. La BOAD est une maison de faiseurs et non de diseurs.

Le Sommet UA-UE que vous évoquiez tantôt a été l’occasion pour les dirigeants d’Afrique et d’Europe de revenir sur des sujets clés liés au développement comme celui des Droits de tirage spéciaux (DTS) du Fonds monétaire international (FMI). Aux 650 milliards de dollars octroyés à l’Afrique, le continent, après réclamation d’une augmentation, a obtenu une promesse de 100 milliards supplémentaires. A ce stade, quel est votre point au sujet des DTS ?

Nous défendons l’idée qu’il faut trouver toutes les voies et moyens qui permettront au continent africain d’avoir les moyens de son développement. C’est ce message que nous portons au niveau international et dont nous nous sommes fait écho au Sommet Union africaine- Union européenne de Bruxelles. Nous soutenons à nouveau l’idée de la redirection des Droits de tirages spéciaux au profit des banques de développement. Nous avons trouvé des solutions alternatives, mais il était effectivement important que le volume des DTS soit augmenté au profit du continent africain de manière générale et au profit de l’Afrique de l’Ouest en particulier. A l’origine, des débats se sont tenus autour des 33 milliards de dollars de DTS, avant l’octroie de 100 milliards supplémentaires. Au moment où nous parlons, nous ne les avons pas encore atteints, nous sommes à 60 milliards de dollars.

A la BOAD, nous avons mis en place une organisation ciblant cinq secteurs prioritaires qui sont des secteurs de base du développement à savoir les infrastructures, les énergies, l’agriculture, l’immobilier notamment l’habitat social, la santé et l’éducation. Nous devons continuer de faire en sorte que ces problèmes soient réglés. Et notre banque a vocation à aller chercher de la ressource, et à la dédier aux besoins des populations. Il faut que nous arrivions à ce que je disais au départ : réduire le gap de financement afin de répondre efficacement aux besoins d’une population croissante. Cela est fondamental.

Dans le contexte actuel, et en dehors de leur engagement à augmenter le capital de la Banque, avez-vous des attentes vis-à-vis des gouvernements ?

Nous sommes une banque très impliquée dans nos relations avec le secteur souverain, nos principaux actionnaires directs ou indirects étant les États de notre zone. Nous avons également une relation très forte avec le secteur privé -notamment les PME et PMI- que nous soutenons à travers les banques commerciales. La manière dont nos économies évoluent fait que nous arrivons aujourd’hui à un point où le secteur privé doit progressivement prendre le relais du secteur souverain. Le secteur public doit jouer sa partition dans les grandes infrastructures, mais on voit bien que le concept de Partenariat public-privé (PPP) se développe beaucoup. Nous sommes dans une zone où le souverain aujourd’hui, se nourrit de plus en plus du privé et où le secteur privé -qui est indispensable pour la relance économique- peut difficilement faire fi du secteur souverain.

La BOAD s’inscrit donc dans ce mouvement. C’est l’émergence de culture du client. Ce terme m’importe beaucoup : comme il s’agit de clients, ce qui les empêche de dormir la nuit, doit m’empêcher aussi de dormir.

Rachelle SEKONGO avec Tribune d’Afrique

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