Alors que la Côte d’Ivoire cherche à sortir l’or artisanal des circuits clandestins, le partenariat entre le World Gold Council et le canadien Dynacor met en avant une nouvelle approche : faire des usines de traitement, de la traçabilité et de l’accès au marché des leviers de formalisation. Une stratégie qui trouve un premier terrain d’expérimentation au Sénégal et qui pourrait intéresser Abidjan.
La bataille contre l’orpaillage clandestin en Afrique
de l’Ouest ne se gagnera probablement pas uniquement à coups de fermetures de
sites. Elle se jouera aussi dans les usines de traitement, les chaînes
d’approvisionnement et, surtout, dans la capacité à offrir aux mineurs
artisanaux un débouché légal suffisamment attractif pour les détourner des
circuits informels.
C’est tout l’intérêt du protocole d’entente conclu
entre le World Gold Council (WGC) et Dynacor, entreprise canadienne spécialisée
dans le traitement du minerai provenant de mineurs artisanaux. Les deux
partenaires veulent travailler à la formalisation de l’exploitation minière
artisanale et à petite échelle de l’or (EMAPE), en combinant standards,
traçabilité, infrastructures de traitement et accès aux acheteurs responsables.
Ils souhaitent notamment élaborer des principes de bonnes pratiques pour les
usines de traitement et contribuer à l’émergence d’une norme reconnue à
l’échelle mondiale.
Pour le WGC, l’enjeu est de construire une chaîne dans
laquelle l’origine du minerai peut être vérifiée, son traitement réalisé dans
des installations contrôlées et sa commercialisation orientée vers des
acheteurs légitimes. Le Conseil travaille notamment sur un modèle reposant sur
la vérification de l’origine, des usines de traitement centralisées et une
participation accrue des acheteurs responsables.
Le raisonnement est simple, mais potentiellement
structurant : si l’on contrôle mieux le point de traitement, on peut mieux
contrôler l’origine, les volumes et la destination de l’or.
Le Sénégal comme laboratoire
ouest-africain
Pour Dynacor, cette approche n’est pas une découverte
récente. Le groupe exploite depuis plusieurs années au Pérou un modèle fondé
sur l’approvisionnement auprès de mineurs artisanaux et le traitement
industriel de leur minerai. Il cherche désormais à reproduire cette expérience
sur d’autres marchés.
Le premier véritable point d’ancrage africain se
trouve au Sénégal, dans la région aurifère de Kédougou. Dynacor y développe son
projet Galam, une usine pilote destinée à traiter du minerai provenant de
producteurs artisanaux locaux. En juillet 2026, l’entreprise indiquait que
l’installation était à plus de 95% d’achèvement et visait une première coulée
d’or en août.
L’expérience sénégalaise pourrait surtout servir de
test grandeur nature. Dynacor cherche à démontrer qu’une infrastructure
industrielle peut s’intégrer à un environnement dominé par une multitude de
petits producteurs et transformer leur minerai en or issu d’une chaîne plus
contrôlée et plus transparente.
Le groupe ne cache d’ailleurs pas ses ambitions
régionales. Sa présentation aux investisseurs de juillet 2026 identifie le
Sénégal, mais également le Ghana et la Côte d’Ivoire, parmi les marchés
africains présentant des possibilités d’expansion. Au Ghana, Dynacor discute
déjà avec GoldBod, l’organisme chargé du commerce officiel de l’or artisanal.
La Côte d’Ivoire apparaît donc dans le radar de
l’entreprise au moment même où le WGC cherche à standardiser les pratiques des
infrastructures de traitement.
Pourquoi Abidjan peut regarder ce modèle
de près
Le contexte ivoirien donne à cette stratégie une
résonance particulière.
Depuis plusieurs années, Abidjan tente de reprendre le
contrôle d’un secteur qui génère des revenus considérables mais dont une partie
importante échappe aux circuits officiels. En avril 2026, le gouvernement
indiquait que quelque 142 tonnes d’or quittaient chaque année les circuits
officiels, pour un manque à gagner estimé à 4 600 milliards FCFA, soit environ 7,7
milliards de dollars. Plus de 7 000 sites illégaux avaient alors été
démantelés.
Ce chiffre ne doit toutefois pas être confondu avec
l’estimation de près de 3 000 milliards FCFA par an avancée en mai par Stan
Zézé, président de Bloomfield Intelligence. Les deux estimations proviennent de
sources et de méthodes différentes. Elles convergent néanmoins sur un constat :
l’informalité de l’orpaillage représente une perte économique majeure pour la
Côte d’Ivoire.
La réponse de l’État ne se limite plus à la
répression. Abidjan cherche également à professionnaliser le secteur, à
renforcer sa gouvernance et à optimiser la chaîne de valeur. La stratégie
présentée en 2026 auprès de la Banque mondiale repose notamment sur
l’encadrement, la répression et la formalisation. Le gouvernement souhaite
également renforcer la coopération régionale afin de mieux contrôler les flux
transfrontaliers.
Cette orientation n’est pas nouvelle. En juillet 2025,
la Côte d’Ivoire avait déjà conclu avec la Banque mondiale et le World Gold
Council un partenariat destiné à formaliser son secteur de l’or artisanal,
améliorer la traçabilité et renforcer l’accès des producteurs légaux aux
marchés. Le programme prévoit notamment de travailler sur les infrastructures
de traitement et de créer des modèles de mines artisanales conformes aux bonnes
pratiques internationales.
Le partenariat WGC-Dynacor intervient donc dans un
environnement où les conditions institutionnelles pour tester ce type de modèle
sont déjà en construction en Côte d’Ivoire.
Le chaînon manquant : traiter autrement
pour vendre autrement
C’est probablement le point le plus intéressant de
l’approche Dynacor.
La formalisation est souvent abordée sous l’angle
administratif : obtenir une autorisation, enregistrer un exploitant, contrôler
un site. Mais cela ne suffit pas nécessairement à faire disparaître les
circuits clandestins.
Un mineur artisanal ne choisira durablement le circuit
formel que s’il y trouve un intérêt économique.
L’usine de traitement peut alors jouer un rôle
central. Une installation contrôlée permet de centraliser le minerai,
d’améliorer sa récupération, de réduire certains risques environnementaux et
surtout de documenter les transactions. Le modèle défendu par le WGC prévoit
précisément de combiner ces infrastructures avec des outils de vérification de
l’origine et un accès renforcé aux acheteurs responsables.
La logique change donc de nature : il ne s’agit plus
seulement d’empêcher l’or illégal de sortir du pays, mais de rendre l’or légal
suffisamment compétitif pour que les producteurs aient intérêt à y rester.
C’est un enjeu crucial dans une région où les
acheteurs informels disposent souvent de réseaux commerciaux capables
d’absorber rapidement la production artisanale.
La Côte d’Ivoire n’est pas seule à
chercher la solution
Le sujet dépasse largement les frontières ivoiriennes.
Au Ghana, GoldBod a acheté jusqu’à 54 tonnes d’or
provenant de l’exploitation artisanale et à petite échelle au premier semestre
2026, illustrant le poids économique que peut prendre une filière artisanale
lorsqu’elle est organisée autour d’un dispositif d’achat formel.
Au Sénégal, Dynacor teste désormais une infrastructure
de traitement directement connectée à l’écosystème des producteurs artisanaux
de Kédougou. Au Ghana, l’entreprise avance dans ses discussions avec GoldBod.
Et en Côte d’Ivoire, elle identifie le marché parmi ses possibilités
d’expansion.
Trois pays, trois configurations différentes, mais une
même question : comment faire passer une production artisanale fragmentée dans
une chaîne d’approvisionnement formelle, traçable et commercialement viable ?
Le vrai enjeu est désormais régional
Pour Abidjan, l’une des principales difficultés réside
dans la dimension transfrontalière du commerce de l’or.
Un producteur peut être formalisé dans un pays, tandis
qu’un réseau d’achat clandestin peut déplacer le minerai vers un autre
territoire où les contrôles sont moins stricts. La fragmentation réglementaire
peut ainsi affaiblir les politiques nationales.
C’est pourquoi la Côte d’Ivoire plaide pour une
meilleure coordination à l’échelle de la CEDEAO et de l’UEMOA. L’objectif est
notamment d’harmoniser les politiques minières et de mieux contrôler les flux
transfrontaliers.
Dans ce contexte, la future norme internationale que
le WGC et Dynacor veulent contribuer à construire pourrait avoir une portée qui
dépasse les seules usines. Si elle définit des exigences communes en matière de
diligence raisonnable, de traçabilité, de santé-sécurité, d’environnement, de
lutte contre le blanchiment et d’approvisionnement responsable, elle pourrait
fournir un référentiel utilisable par plusieurs pays de la région.
L’enjeu serait alors de passer d'une juxtaposition de
politiques nationales à une chaîne régionale davantage interopérable.
Un enjeu aussi bancaire et assurantiel
Pour le secteur financier, cette transformation
pourrait ouvrir un nouveau marché.
Une chaîne aurifère formalisée signifie davantage de
producteurs identifiés, de transactions documentées, de flux bancarisés et de
données disponibles. Elle peut donc favoriser le développement de solutions de
paiement, de financement des équipements, d’assurance, de financement du fonds
de roulement et, à terme, de services bancaires destinés aux coopératives et
aux exploitants artisanaux.
La logique est particulièrement intéressante pour les
établissements financiers : moins l’orpaillage est informel, plus il devient
finançable.
La formalisation peut également faciliter le
financement de technologies moins polluantes. En Côte d’Ivoire, le programme
planetGOLD vise par exemple à améliorer l’accès des mineurs artisanaux à des
chaînes d’approvisionnement traçables et à des financements permettant
d’adopter des technologies sans mercure.
L’or artisanal cesse ainsi progressivement d’être
uniquement une question minière. Il devient un sujet de gouvernance, de
fiscalité, d’environnement, de commerce extérieur et de finance.
Le modèle Dynacor devra encore faire ses
preuves
Il serait toutefois prématuré de considérer le modèle
Dynacor-WGC comme la solution au problème de l’orpaillage clandestin.
Le premier défi sera économique : les producteurs
artisanaux accepteront-ils de vendre leur minerai à des circuits formels si
ceux-ci offrent des conditions moins avantageuses que les réseaux informels ?
Le deuxième sera réglementaire. Une usine moderne ne
peut pas, à elle seule, garantir la légalité du minerai qu’elle reçoit. Il faut
pouvoir vérifier l’identité des fournisseurs, l’origine du minerai et les
conditions dans lesquelles il a été extrait.
Le troisième sera régional. Si les règles restent trop
différentes d’un pays à l’autre, les réseaux clandestins conserveront des
possibilités d’arbitrage.
Enfin, le modèle devra démontrer qu’il peut concilier
trois objectifs parfois contradictoires : rémunérer correctement les mineurs,
offrir une rentabilité aux infrastructures de traitement et satisfaire les
exigences croissantes des acheteurs internationaux en matière de traçabilité et
de responsabilité.
C’est précisément ce qui rend l’expérience sénégalaise
intéressante à observer.
De la répression à l’économie de la
formalisation
La Côte d’Ivoire a déjà fermé des milliers de sites
clandestins. Elle cherche maintenant à construire les conditions économiques
d’une exploitation artisanale légale.
Le partenariat entre le World Gold Council et Dynacor
arrive donc au bon moment. Il ne constitue pas une réponse complète au
problème, mais apporte une pièce importante : l’infrastructure capable de
relier le mineur artisanal au marché formel.
Si l’expérience de Dynacor au Sénégal fonctionne, puis
se déploie au Ghana et potentiellement en Côte d’Ivoire, elle pourrait fournir
à l’Afrique de l’Ouest un modèle reproductible de traitement et de traçabilité
de l’or artisanal.
Mais le véritable test sera ailleurs : faire en sorte
que le marché légal devienne plus attractif que le marché clandestin.
Car pour formaliser durablement l’orpaillage, il ne
suffira pas de demander aux mineurs de respecter la loi. Il faudra leur
démontrer que la légalité peut aussi être un meilleur business.
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