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  • 17/08/2026

Ghana : Comment l’or devient une arme monétaire pour renforcer le cedi et réduire la dépendance à la dette

Accra veut changer la fonction de son or. Au lieu de considérer le métal jaune uniquement comme une source de recettes d’exportation, le Ghana entend désormais en faire un pilier de sa politique de réserves internationales. Le Ghana Gold Board (GoldBod) vient de formaliser, avec les principaux acteurs publics et privés du secteur, un mécanisme destiné à capter 30% de la production des grandes compagnies minières pour alimenter les réserves stratégiques nationales.

 

Derrière ce dispositif se trouve une ambition beaucoup plus large : disposer, à l’horizon 2028, d’un matelas de réserves capable de couvrir 15 mois d’importations, tout en réduisant le recours aux financements extérieurs pour renforcer la position extérieure du pays. Le projet s’inscrit dans le cadre du Ghana Accelerated National Reserve Accumulation Programme (GANRAP), l’un des axes majeurs de la nouvelle stratégie économique d’Accra.

 

De l’or exporté à l’or conservé

 

Le mécanisme est relativement simple sur le papier. À partir du 1er juillet 2026, les grandes compagnies minières doivent vendre à GoldBod 30% de leur production aurifère sous forme de doré, c’est-à-dire un or encore non raffiné. Les transactions sont réalisées en cedis, au taux de référence de la Banque du Ghana, avec une décote de 0,55%.

 

GoldBod rassemble ensuite cette production et organise son raffinage local. Le métal doit ensuite passer par une raffinerie accréditée par la London Bullion Market Association (LBMA) pour être fondu et estampillé avant d’être livré à la Banque du Ghana et intégré aux réserves du pays.

 

Le changement est donc stratégique : une partie de l’or qui aurait pu sortir directement du pays est transformée en actif de réserve.

 

C’est précisément là que GANRAP dépasse le cadre d’une simple politique minière. Le Ghana cherche à établir une passerelle entre sa principale richesse minérale, son marché des changes et sa politique monétaire.

 

Un « trésor de guerre » contre les chocs extérieurs

 

Le gouvernement ghanéen ne cache pas l'objectif poursuivi. Présentant GANRAP au Parlement en février, le ministre des Finances Cassiel Ato Forson avait expliqué que le pays voulait abandonner progressivement la pratique consistant à emprunter pour constituer ses réserves et utiliser davantage ses ressources aurifères pour bâtir un « economic war-chest », autrement dit un véritable trésor de guerre économique.

 

L'enjeu est considérable pour une économie comme celle du Ghana, fortement exposée aux mouvements des prix des matières premières, aux besoins d'importations et aux tensions sur le marché des changes.

 

Plus les réserves internationales sont importantes, plus la Banque du Ghana dispose de capacité pour intervenir sur le marché des changes en cas de choc. Cela peut contribuer à limiter une dépréciation brutale du cedi, à contenir le coût des importations et, indirectement, à réduire les pressions inflationnistes.

 

La Banque du Ghana considère d'ailleurs explicitement l'accumulation de réserves comme un instrument de stabilité macroéconomique. Elle estime que des réserves suffisamment importantes permettent de mieux absorber les chocs extérieurs, de soutenir la monnaie et de préserver la confiance des investisseurs.

 

Le pari des 15 mois d’importations

 

Le chiffre de 15 mois est probablement l'élément le plus spectaculaire du dispositif.

 

À fin juin 2026, les réserves internationales brutes du Ghana étaient tombées à environ 12,94 milliards de dollars, soit près de 5 mois d'importations, contre 5,7 mois à fin mars.

 

Le gouvernement veut donc multiplier très fortement ce coussin d'ici 2028.

 

Le ministère des Finances avait initialement fixé l'objectif à 15 mois de couverture des importations, contre 5,7 mois à fin 2025. Il considère désormais que le traditionnel seuil de trois mois ne suffit plus face à la volatilité des marchés internationaux.

 

La Banque du Ghana a toutefois apporté une précision importante : les 15 mois ne seront pas constitués exclusivement d'or. La stratégie repose également sur d'autres composantes de l'accumulation des réserves, notamment les exportations non traditionnelles.

 

Autrement dit, l'or est le moteur du dispositif, mais pas l'intégralité du carburant.

 

GoldBod devient un maillon central de la politique monétaire

 

Cette évolution transforme profondément le rôle de GoldBod.

 

Créé dans le cadre du Ghana Gold Board Act, 2025, l'organisme n'est plus seulement appelé à encadrer le commerce de l'or. Son mandat comprend désormais la génération de devises, la contribution à l'accumulation des réserves d'or de la Banque du Ghana et la formalisation du secteur minier artisanal et à petite échelle.

 

Le dispositif GANRAP lui donne donc une fonction quasi stratégique dans la gestion des ressources extérieures du pays.

 

Et le calendrier est révélateur. En juillet, la Banque du Ghana a officiellement lancé son propre programme d'achat domestique d'or, avec l'objectif de doubler la part de l'or dans son portefeuille de réserves en devises.

 

Le Ghana est ainsi en train de construire une chaîne complète : production minière, achat domestique, raffinage, certification, constitution de réserves et, en bout de chaîne, gestion macroéconomique.

 

Une politique qui ne dépend pas uniquement du prix de l'or

 

Le pari comporte néanmoins un risque évident : la concentration des réserves sur un seul actif.

 

La Banque du Ghana en est consciente. Elle a indiqué que son cadre d'allocation stratégique des actifs fixe des limites à l'exposition à l'or et prévoit des opérations de rééquilibrage lorsque cette exposition dépasse les seuils définis.

 

C'est un point essentiel.

 

L'or est une réserve de valeur reconnue mondialement, mais son prix reste volatil. Une forte appréciation du métal peut gonfler rapidement la valeur des réserves. À l'inverse, une correction importante peut dégrader la valeur de marché du portefeuille.

 

Le Ghana devra donc arbitrer entre deux objectifs : accumuler suffisamment d'or pour renforcer son autonomie financière sans transformer ses réserves en pari excessivement concentré sur le métal jaune.

 

Une bataille se joue aussi dans le raffinage

 

Le dispositif comporte une autre dimension stratégique : le Ghana veut conserver davantage de valeur sur son territoire.

 

L'accord conclu avec les grandes compagnies minières prévoit que le doré acheté par GoldBod soit d'abord raffiné localement. Accra vise parallèlement l'accréditation LBMA d'au moins une raffinerie ghanéenne d'ici 2030.

 

Cette ambition s'inscrit dans la volonté du président John Dramani Mahama de mettre progressivement fin aux exportations de minerais non transformés à l'horizon 2030.

 

Le sujet dépasse donc la seule constitution des réserves. Il touche également à la souveraineté industrielle : produire l'or, le négocier, le raffiner et en conserver une partie comme réserve nationale plutôt que de l'exporter immédiatement sous une forme peu transformée.

 

Le modèle ghanéen pourrait intéresser d'autres producteurs africains

 

L'expérience mérite d'être observée bien au-delà du Ghana.

 

De nombreux pays africains disposent d'importantes ressources aurifères mais restent vulnérables aux pénuries de devises, aux fluctuations des cours des matières premières et au coût du financement extérieur.

 

Le modèle ghanéen pose donc une question de politique économique particulièrement actuelle : pourquoi ne pas transformer une partie de la production minière en réserve souveraine plutôt que de l'exporter intégralement puis emprunter pour reconstituer des réserves en devises ?

 

La réponse n'est cependant pas automatique. Un tel système nécessite une gouvernance robuste, des prix d'achat transparents, une capacité de raffinage crédible, une comptabilité rigoureuse des réserves et une séparation claire entre politique minière, politique budgétaire et politique monétaire.

 

Le Ghana dispose déjà d'une infrastructure institutionnelle en construction autour de GoldBod et de la Banque du Ghana. Reste désormais à démontrer que le mécanisme peut fonctionner à grande échelle sans créer de distorsions pour les compagnies minières, de tensions sur la liquidité en cedis ou de risques excessifs pour le bilan de la banque centrale.

 

Le véritable test commence maintenant

 

La signature du protocole d'accord est donc moins une conclusion qu'un point de départ.

 

Accra a fixé la cible : 30% de la production aurifère des grandes mines, 15 mois d'importations couvertes d'ici 2028 et davantage de valeur ajoutée conservée localement.

 

Le défi sera de transformer ces objectifs en réserves réellement mobilisables et correctement valorisées.

 

Pour le Ghana, l'enjeu est finalement assez simple à formuler : faire de son or non plus seulement une source de dollars, mais une assurance contre les crises de dollars.

 

C'est une nuance qui pourrait compter lourdement dans la prochaine phase de la transformation économique du pays.

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